Depuis long-temps M. de Sévolosky nous promettait un bal paré et masqué. Ce fut donc le 31 décembre 1811, veille de 1812, qu'il voulut nous réunir. Les lettres d'invitation portaient que la réunion aurait lieu à huit heures, et que l'on quitterait son masque à minuit. Il fallait donc s'empresser de bien employer son temps, car il était assez difficile de se déguiser de manière à n'être pas reconnu dans une société où tout le monde se connaissait. Je m'étais concertée pour cela avec un ami de la maison qui avait l'esprit du bal et qui était fort spirituel sous le masque. Nous étions convenus de disparaître et d'aller changer de costume dans le vestiaire qu'on avait établi, aussitôt que l'un de nous deux serait reconnu.
Nous commençâmes par nous déguiser, moi en marchande de chansons, et lui en paillasse; j'étais mademoiselle Rossignolette. Avant de débiter ma marchandise, il était convenu qu'il l'annoncerait. Pendant quinze jours nous avions mis notre mémoire à la torture pour rassembler toutes les strophes des couplets qui pouvaient s'appliquer aux personnes de notre société. Elles étaient écrites sur d'élégantes petites feuilles de papier et portaient le nom de ceux ou de celles auxquels elles étaient adressées; mon tablier vert à poches sur le devant en était rempli. Nous étions montés sur une grande table qui nous servait de tréteau; c'était de là que mon compagnon faisait la parade avec un rare talent, il faut lui rendre cette justice; et il s'écriait: Approchez, messieurs, mesdames, approchez. Tous les bras se tendaient alors vers nous; chacun voulait avoir la strophe qui lui était destinée, et l'on avait beaucoup de peine à maintenir l'ordre.
Voici quelle était celle des maîtres de la maison:
Que l'on goûte ici de plaisirs!
Où pourrions-nous mieux être?
Tout y satisfait nos désirs,
Et tout les fait renaître:
N'est-ce pas ici le jardin
Où notre premier père
Trouvait sans cesse sous sa main
De quoi se satisfaire.
À l'un de nos amis qui aimait mieux le vin de Champagne que sa femme, nous avions adressé le second couplet de la même chanson:
Il buvait de l'eau tristement,
Auprès de sa compagne;
Ici l'on s'amuse gaîment
En sablant le champagne.
Il n'avait qu'une femme à lui,
Encor c'était la sienne:
Ici je vois celle d'autrui
Et n'y vois pas la mienne.
Nous avions donné à un vieux négociant fort gai et fort bon convive ces deux vers du Tableau parlant:
Il est certains barbons
Qui sont encor bien bons.
À une jeune demoiselle ceux-ci du même opéra:
Je suis jeune, je suis fille.
On me trouve assez gentille.