Le mardi 10 novembre, nous remontâmes en voiture à quatre heures après midi, avec le camarade de M. de Tintigni. «C'est un autre moi-même, me dit-il, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.» Il ne se rendait guère justice, en se comparant à ce monsieur, car il y avait une bien grande différence. Malgré cet éloge, il me déplut dès le premier moment. Quoique ce fût un homme assez mal élevé et très occupé de lui-même, je lui donnai cependant tous les soins qu'exigeait son état.
Je m'aperçus bientôt que nos chevaux ne valaient guère mieux que les premiers; du reste ces malheureuses bêtes étaient si mal nourries qu'elles pouvaient à peine marcher. Nous allâmes fort lentement jusqu'au jeudi 14. Mon compagnon enrageait d'être monté dans la calèche, et craignait beaucoup la rencontre des cosaques. «Si j'avais mon cheval, je m'en moquerais, disait-il; mais je ne vois pas mon domestique, qui devait me l'amener.» Ce n'était pas très-rassurant pour moi; je l'excusai pourtant, car sa blessure était tellement grave qu'il ne pouvait marcher. Nous prîmes enfin le parti d'envoyer au quartier-général, pour dire à M. de Tintigni, que s'il n'avait pas d'autres chevaux à nous donner, il était impossible d'avancer. Mais, pour éviter la négligence du domestique, nous envoyâmes celui qui était chargé des chevaux de selle, et nous fîmes aller l'autre au fourrage avec le cocher.
Me voilà de nouveau restée au milieu du grand chemin; mais au moins je n'étais pas seule; il passait quelques troupes, et des soldais bivouaquaient à coté de nous.
Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignîmes qu'ils n'eussent été pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra son colonel, et j'entendis qu'il lui dit:
—Mon colonel, j'ai été blessé, et on m'a mis dans cette voiture, mais les chevaux ne pouvant aller plus loin, j'ai envoyé mes gens chercher du fourrage; je pense qu'ils nous ont abandonnés, car ils ne reviennent pas.
—Je vous conseille, répondit le colonel, de monter à cheval et de brûler la calèche.
—Je vous suis très obligé de ce conseil, lui dis-je; mais je vous ferai observer que monsieur n'a aucun droit sur cette calèche, et que c'est à moi seule qu'on l'a donnée.
Et sur cela je me retournai et m'endormis profondément. Vers minuit, mon compagnon de voyage ayant retrouvé son domestique et son cheval, il descendit de la calèche avec tant de précipitation, qu'il n'eut pas le temps de me dire un mot d'excuse; il n'oublia pas cependant d'emporter le seul pain qui restât. J'étais indignée, mais je me sentais presque fière d'avoir plus de courage qu'un homme. Je ne me dissimulais pas cependant que ma position n'était rien moins que gaie; mais, selon mon usage, je repris mon sang-froid, et j'attendis le jour assez tranquillement.
La lune jetait assez de clarté pour que je pusse apercevoir des soldats qui dormaient à vingt pas de moi. Je me décidai à attendre encore une heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne, à m'en aller à pied jusqu'à ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette où je pusse monter.
Comme je délibérais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage. J'étais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne pensai pas à les gronder. Il faut s'être trouvé dans une pareille situation pour sentir combien l'apparence du mieux paraît un grand bien; il faut n'avoir eu pour toute boisson que de l'eau où des cadavres ont séjourné, pour connaître le plaisir que l'on éprouve à boire un verre d'une eau pure; et avoir éprouvé la faim, pour connaître le prix d'un morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens heureux ne se doutent pas.