Le temps était superbe, et j'étais loin de prévoir alors les désastres qui arrivèrent, car si je m'en étais doutée rien au monde n'aurait pu m'engager à quitter Moscou. Je comptais aller jusqu'à Mensky ou Vilna, et attendre là un moment plus tranquille.
XIX
Départ de Moscou.—Douze jours d'agonie.—Les vieilles moustaches en pelisses de satin rose.—Le colonel blessé.—Je traverse la ville de Krasnoy en flammes.—Je suis asphyxiée par le froid.—Je suis sauvée par le duc de Dantzick.—Passage de la Bérésina.—Napoléon.—Le roi de Naples.—Rupture du pont.—Désastres.
Trois jours s'étaient à peine écoulés, que nous courûmes les plus grands dangers, et cela ne fit qu'aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce qui m'est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie continuelle. Je me disais en commençant la journée: Il est bien certain que je ne la finirai pas; mais par quel genre de mort la terminerai-je? Ce fut près de Smolensko que les grands désastres commencèrent.
Je datai cette série de jours malheureux, du 6 novembre 1812; c'était un vendredi, et nous étions très près de Smolensko. L'officier dans la voiture duquel j'étais partie, avait donné l'ordre à son cocher d'y arriver le soir. C'était un Polonais, le plus lent et le plus maladroit que j'aie jamais rencontré. Il passa toute la nuit, à ce qu'il dit, à aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler à leur aise. Lorsqu'il voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes; de sorte que nous en perdîmes deux: ces deux-là une fois morts, il nous fut impossible d'avancer avec les trois autres. Nous restâmes à l'entrée d'un pont extrêmement encombré, jusqu'au samedi 7. Je réfléchis au parti que je pourrais prendre, et je me décidai, aussitôt qu'il ferait jour, à abandonner la calèche et à traverser le pont à pied, pour aller demander du secours ou une place dans une autre voiture, au général qui commandait de l'autre côté du pont, mais en ouvrant le vasistas, le cocher me dit qu'il avait trouvé deux chevaux. Je pensai bien qu'il les avait volés, mais dans ce malheureux temps, rien n'était plus commun; on se dérobait réciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec une sécurité charmante. Il n'y avait d'autre danger que d'être pris sur le fait, car alors le voleur courait risque d'être rossé. On entendait dire toute la journée: «Ah! mon Dieu! on a volé mon porte-manteau; on a volé mon sac; on a volé mon pain, mon cheval»; et cela depuis le général jusqu'au soldat. Un jour Napoléon voyant un de ses officiers couvert d'une très belle fourrure, lui dit en riant: «—Où avez-vous volé cela?—Sire, je l'ai achetée.—Vous l'avez achetée de quelqu'un qui dormait.» On peut juger si ce mot fut répété; et c'est ainsi qu'il est venu jusqu'à moi.
Nous nous mimes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu'il y avait de fâcheux, c'est que le vol n'était pas brillant, car nos chevaux n'étaient rien moins que bons. Nous essayâmes en vain d'avancer; à tout moment nous étions repoussés: «Laissez passer, disait-on, les équipages du maréchal, ceux du général un tel et puis d'un autre. Je me désespérais, lorsque j'aperçus près de moi celui qui commandait le pont de notre côté (le général la Riboissière). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer ma voiture, car je suis là depuis hier au matin et mes chevaux ne peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le quartier-général, et je ne saurai plus que devenir.» Je pleurais, car je perds plus facilement courage pour les petits événements que pour les grands: «Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon possible pour vous faire passer.»
Il parla à un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les équipages du prince d'Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop pourquoi, me prit pour la femme du général Lauriston, et il se perdit en belles phrases. Lorsqu'enfin nous passâmes le pont, il était bordé de chaque côté, de généraux, de colonels et d'officiers, qui depuis long-temps attendaient et étaient là pour faire presser la marche; car, ainsi que je l'ai su depuis, les cosaques n'étaient pas loin. À peine fûmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller. Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait être brûlée; c'était un ordre positif. Je me voyais dans une plus mauvaise position que la veille; on criait de tous les côtés: «Cette calèche empêche de passer; il faut la brûler.» Les soldats, qui ne demandaient pas mieux, parce que les voitures étaient alors pillées, criaient aussi: «Brûlez! brûlez!» Quelques officiers, enfin, eurent pitié de moi, et s'écrièrent: «Allons, des soldats aux roues.»
On s'y mit en effet, et eux-mêmes eurent la bonté de les pousser. Lorsque nous fûmes arrivés à l'autre bout du pont, le gendarme vint à moi. Je n'osais lui proposer de l'argent, car c'était la chose dont on faisait le moins de cas, et je n'avais pas d'eau-de-vie, encore moins de pain. «Mon Dieu! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment reconnaître…—Ah! madame, la femme du général… Madame la générale a tant de moyens… Qu'elle me permette de me réclamer d'elle.—Vous le pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant,» et il s'en fut bien content.
J'examinais le spectacle bizarre que présentait cette malheureuse armée. Chaque soldat avait emporté ce qu'il avait pu du pillage: Les uns couverts d'un cafetan de Mougick ou de la robe courte et doublée de fourrure d'une grosse cuisinière; les autres de l'habit d'une riche marchande, et presque tous, de manteaux de satin doublés de fourrures. Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les portent noirs; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n'eût été plus plaisant (si la circonstance n'avait pas été aussi triste) que de voir un vieux grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d'une pelisse de satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le pouvaient; mais ils riaient souvent eux-mêmes de cette bizarre mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drôle. Un colonel de la garde avait arrêté ma voiture, parce qu'il avait fait faire halte à son régiment. Mon domestique s'efforça de lui persuader que cette voiture appartenait à M. de Tintigni, neveu de M. le grand-écuyer. «Je m'embarrasse bien de cela, répondit-il, tu ne passeras pas.» Je me réveillai au bruit de cette discussion; et sans doute qu'en ce moment le colonel m'aperçut, car il me dit: «Ah! pardon, j'ignorais qu'il y eût une dame dans la voiture.» Je le regardai et le voyant couvert d'une pelisse de satin bleu, je me mis à sourire. En cet instant il dut se rappeler son costume; car à son tour il éclata de rire. Ce ne fut qu'après avoir laissé un libre cours à cet accès de gaieté, que nous nous expliquâmes. «Il est certain, me dit-il, qu'un colonel de grenadiers, vêtu de satin bleu, est en costume assez comique; mais ma foi! je mourais de froid, et je l'ai achetée d'un soldat.» Nous causâmes assez long-temps, et il finit par m'engager à partager quelques chétives provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins, et l'on nous fit ce qu'il nomma la cabane d'Annette et Lubin. Hélas! sa triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu'elle abritait, et le chant du rossignol était remplacé par le cri lugubre du corbeau.
J'arrivai à Smolensko, à trois heures après midi; on me croyait déjà perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux, mais ils avaient trouvé bon de coucher en route, et de ne revenir que le lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calèche; cependant elle arriva le soir, mais dans un fâcheux état. Malgré les contes que nous firent les domestiques, il est clair que c'étaient eux qui nous avaient volés. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j'avais, et mes malles, que j'avais mises sur des voitures appartenant à des officiers, avaient été prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu'un coffre sur celle qui venait d'arriver et dans laquelle étaient des châles, des bijoux et de l'argent. Je m'attendais à tout perdre, j'en avais pris mon parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant: «Je vais vous donner un de mes camarades qui, bien que blessé, saura faire aller mes gens. Vous descendrez chaque soir dans les endroits où nous nous arrêterons; de cette manière, j'espère qu'il ne vous arrivera pas d'accident. Je me reposai à Smolensko toute la journée, et nous ne repartîmes que le lendemain matin.