—Ah! pour cela, c'est autre chose! Je dis à M. le comte de Bausset que, puisqu'il voulait m'employer, je le priais au moins de me faire donner un logement. Il m'assura qu'il allait s'en occuper, et je rentrai toute fière de pouvoir faire mes adieux à ces messieurs; mais j'y mis une coquetterie de femme.

Au dîner je fus fort gaie: on parla théâtre, musique, et lorsque nous fûmes sortis de table, l'on me supplia de chanter. Je ne me fis pas prier. Quand on m'eût bien accablée de compliments, je me levai et leur dis: «Messieurs, je vous fais mes adieux; vous pourrez disposer demain de mon appartement.—Oh! pour cela non, me dit le général Curial, nous nous y opposons.—Comment, messieurs, vous vouliez me renvoyer avec la force armée.—Et à présent nous l'emploierons pour vous empêcher de sortir.»

Le lendemain, M. de Bausset vint chez moi avec le colonel Chartran, qui me fit quelques excuses polies. Je restai donc par le conseil même de M. de Bausset.

J'ai déjà dit que les grands seigneurs russes avaient des théâtres particuliers dans leur palais: celui de M. de Posnekoff était un des plus beaux, et n'avait point été brûlé; on le fit disposer. Ce fut là qu'on nous fit jouer. On trouva des rubans et des fleurs dans les casernes des soldats, et l'on dansa sur des ruines encore fumantes. Nous jouâmes jusqu'à la veille du départ, et Napoléon fut très généreux envers nous. Il vint peu au spectacle, mais voici ce qui m'arriva, un jour qu'il lui avait pris fantaisie d'assister à une représentation. On donnait la pièce de Guerre ouverte: à la scène de la fenêtre, je chantais une romance que j'avais choisie et qui m'avait valu de beaux succès dans les salons de Moscou; elle était de Ficher, compositeur allemand, et tout-à-fait inédite.

On n'applaudissait point lorsque l'empereur était au théâtre, mais cette romance, que personne ne connaissait, fit une espèce de sensation. Napoléon étant à causer, ne l'avait point écoutée. Il demanda ce que c'était, et M. de Bausset, le préfet du palais, vint me dire de la recommencer. Il me prit alors une telle émotion que je sentis ma voix trembler, et je crus que je ne pourrais jamais m'en tirer. Je me remis cependant; et dès ce moment cette romance devint tellement à la mode, qu'on ne cessait de me la faire chanter, et que le roi de Naples me la fit demander pour sa musique. C'était une romance chevaleresque, dont les paroles sont assez jolies. C'est moi qui l'ai apportée à Paris.

Un chevalier qui volait aux combats,
Par ses adieux consolait son amie,
«Au champ d'honneur l'amour guide mes pas,
Arme mon bras, ne crains rien pour ma vie.
Je reviendrai ceint d'un double laurier,
Un amant que l'amour inspire,
Du troubadour sait accorder la lyre,
Et diriger la lance du guerrier
Bientôt vainqueur, je reviendrai vers toi,
Et j'obtiendrai le pris de ma vaillance,
Mon coeur sera le gage de ta foi,
Et mon amour celui de ta constance.
Je reviendrai ceint d'un double laurier, etc.

Il faut, hélas! abandonner ces lieux.
Sur ma valeur que ton coeur se rassure.
Dis!… pour garant de nos derniers adieux,
C'est de ma main qu'il reçut son armure,
Il reviendra ceint d'un double laurier;
Un amant que l'amour inspire
Du troubadour sait accorder la lyre
Et diriger la lance du guerrier.

Au moment où nous nous y attendions le moins, on parla de départ. Les officiers et les généraux, ne virent pas sans pitié qu'un grand nombre de ceux qu'ils appelaient les Français russes, pouvaient devenir victimes de la fureur des soldats; ils nous engageaient à quitter le pays, ou tout au moins à venir jusqu'en Pologne. Les femmes surtout excitaient la compassion, car les unes ne trouvaient pas de chevaux, les autres n'avaient pas d'argent pour les payer. J'étais d'autant moins disposée à m'en aller, que mes intérêts devaient me faire désirer de rester en Russie; mais on me fit une telle frayeur de tout ce qui pouvait arriver, que je me décidai enfin à partir.

M. Clément de Tintigni, officier d'ordonnance de l'empereur, et neveu de M. de Caulincourt, mit à ma disposition ses gens et sa voilure: c'était une fort bonne dormeuse. J'avais conservé mes fourrures, et j'étais aussi bien que l'on pouvait le désirer en semblable circonstance. Tout le monde se disposant à quitter la ville, je fus rejoindre ces messieurs au rendez-vous qu'ils m'avaient assigné. J'avais envoyé d'avance ce que je pouvais emporter, et j'abandonnai le reste. Je fus obligée de traverser le boulevart de la Twerkoy, qui était absolument désert, attendu que les troupes se portaient de l'autre côté; j'avais passé par là pour éviter l'encombrement du pont. J'examinais avec une sorte d'effroi cette ville où je ne rencontrais que des ruines, lorsqu'une multitude de chiens se jetèrent sur moi pour me dévorer. Les chiens, en Russie, sont les gardiens des maisons, et restent la nuit sur la porte d'entrée; ils sont si dangereux que les hommes, même lorsqu'ils sont à pied, ne marchent jamais sans un bâton. S'il faut prendre de telles précautions en tout temps, que l'on juge du danger qu'il y avait à les rencontrer dans un moment où ils ne trouvaient rien à manger.

Lorsqu'ils m'assaillirent, j'éprouvai une frayeur qui me fit presque tomber; cependant j'eus la précaution de me jeter hors de leur palier, car c'est ordinairement cet espace qu'ils défendent. Mais ceux-ci étaient tellement affamés, qu'ils me poursuivirent et se jetèrent sur mon châle, qu'ils mirent en pièces, ainsi que ma robe, qui cependant était ouatée et d'une étoffe assez forte… Je ne savais plus à quel saint me vouer, quand enfin mes cris attirèrent un homme, qui semblait m'être envoyé du ciel, car je ne pense pas qu'on eût pu en trouver un autre de ce côté de la ville. C'était un mougick, armé d'un gros bâton, dont il se servit pour disperser ces chiens, mais ce ne fut pas sans peine. Je fus obligée de revenir dans ma maison, que je ne croyais plus revoir, et je fus bien heureuse d'y retrouver les habits que j'y avais laissés; les miens étaient en lambeaux. Je frémis encore lorsque je pense que ces chiens pouvaient être enragés… Ce commencement de voyage n'était pas un heureux présage. Quand je rejoignis la voiture des officiers d'ordonnance, ils étaient déjà partis avec l'empereur.