Je ne répondis point. En attendant le dîner, je fis un peu de toilette. M. L… vint me chercher. Et le général Curial me fit placer à côté de lui. M. Chartran, qui était en face de moi, cherchait sans cesse l'occasion de m'adresser la parole. Je lui répondais froidement et seulement par un léger signe de tête.

—Ah! vous boudez Chartran? me dit le général?

—Moi? pas le moins du monde. Quoique M. le colonel ne soit pas venu chez moi comme un représentant de la galanterie française et qu'il m'ait traitée militairement, je n'ai pas le droit de m'en plaindre.

Voyant qu'il avait l'air embarrassé, je ne poussai pas plus loin cette plaisanterie, et l'on parla d'autre chose. Je montai chez moi après qu'on eût pris le café, et cette fois ce fut le frère du général Curial (commissaire des guerres tué à Glogau) qui me conduisit. Il me dit des choses fort obligeantes et voulut bien me promettre que mon séjour dans cette maison ne serait pas troublé. Je lui répondis en riant que j'y tenais peu. Au milieu de tant d'anxiétés, on avait fait chercher les artistes qui étaient encore à Moscou, et l'on avait donné aux uns l'ordre de venir chanter au château et aux autres de jouer la comédie. Cela était assez difficile dans une ville pillée de fond en comble, où les femmes n'avaient plus de robes ni de souliers, les hommes plus d'habits ni de bottes, où il n'y avait point de clous pour les décorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste.

M. le comte de Bausset me fit prier de passer chez lui.

—Nous voulons, me dit-il, rassembler ce qui reste ici d'artistes pour donner quelques représentations et pour faire de la musique chez l'empereur. Tarquini nous a assuré que vous étiez une agréable chanteuse.

—Moi, chanter chez l'empereur? mais, monsieur, je suis une très modeste chanteuse de romances, de petits airs, et je ne chante plus la musique italienne depuis que j'ai perdu ma voix.

—Mais vous avez chanté des duos avec Tarquini?

—Oui, chez des dames qui savaient que c'était sans prétention, et qui me jugeaient d'après la complaisance que j'y mettais; mais arriver avec un titre de chanteuse chez l'empereur, rien que la peur me paralyserait. Il est difficile et connaisseur; pour Dieu, laissez-moi dans mon obscurité.

—Alors, me dit M. de Bausset, rejetons-nous sur le vaudeville et sur la comédie.