J'appris qu'on m'avait ramassée sur la neige. On avait voulu d'abord me mettre auprès d'un grand feu, mais le baron Desgenettes s'était écrié: «Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ; enveloppez-la de toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une chambre sans feu.»
Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commençai à reprendre un peu de chaleur, le maréchal m'apporta une grande timbale de café très fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. «Gardez cette timbale, me dit le maréchal, elle sera historique dans votre famille… si vous la revoyez,» ajouta-t-il plus bas.
Je repartis quelques heures après dans la voiture du maréchal. Nous nous arrêtâmes le soir dans un village désert pour y passer la nuit. Nous étions tout près de la Bérésina. Le lendemain de grand matin l'on donna l'ordre du départ, mais il fut si prompt qu'il occasionna un assez grand désordre. Le jour commençait à poindre dans un ciel brumeux. Mes forces étaient revenues, car j'avais pris de la nourriture. Je montai dans la calèche, précédée d'un détachement de la garde.
L'empereur était debout à l'entrée du pont pour faire presser la marche. Je pus l'examiner avec attention, car nous allions doucement: il me parut aussi calme qu'à une revue des Tuileries. Le pont était si étroit que notre voiture touchait presque l'empereur. «N'ayez pas peur, dit Napoléon; allez, allez, n'ayez pas peur.» Ces mots qu'il semblait m'adresser particulièrement, car il n'y avait pas d'autres femmes, me firent penser qu'il devait y avoir du danger.
Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main était appuyée sur la portière de ma calèche. Il dit un mot obligeant en me regardant. Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par un froid de vingt degrés. Son col ouvert, son manteau de velours jeté négligemment sur une épaule, ses cheveux bouclés, sa toque de velours noire ornée d'une plume blanche, lui donnaient l'air d'un héros de mélodrame. Je ne l'avais jamais vu d'aussi près, et je ne pouvais me lasser de le regarder: lorsqu'il fut un peu en arrière de la voiture, je me retournai pour le voir de face. Il s'en aperçut et me fit un gracieux salut de la main. Il était très coquet, et il aimait que les femmes prissent garde à lui.
Plusieurs officiers supérieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse, car on ne pouvait aller à cheval sur ce pont; il était si fragile, qu'il tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s'était adouci, avait fait un peu fondre les glaces de la rivière, ce qui la rendait bien plus dangereuse. Lorsqu'on eut atteint le village, on s'y arrêta comme l'avait ordonné l'empereur, et tous les officiers retournèrent près de la Bérésina. Je pris le bras du général Lefebvre (fils du maréchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit, nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri indéfinissable! il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que j'y pense. Tous les malheureux restés sur l'autre bord de la rivière, tombaient écrasés par la mitraille. C'est alors que nous pûmes comprendre l'étendue de ce désastre. La glace n'étant pas assez forte, elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s'opposait à leur salut, car l'extrême danger ne connaît pas les lois de l'humanité; on sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme, tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée d'un sabre, afin qu'elle pût s'en faire un appui; mais elle fut bientôt engloutie par le mouvement même qu'elle fit pour les saisir. Je m'éloignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le général Lefebvre, qui n'était pas fort tendre, était pâle, comme la mort et répétait: «Ah! quel malheur horrible! ces pauvres gens qui sont là sous le feu de l'ennemi!»
Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la glace, à franchir la rive; ceux qui nous rejoignirent à Vilna, nous racontèrent des scènes qui nous firent frémir.
Quelle singulière et inexplicable chose que la destinée! si je n'avais pas été abandonnée comme asphyxiée sur la neige, je n'aurais pas été recueillie par le maréchal Lefebvre, et, comme la plupart des réfugiés de Moscou, j'aurais immanquablement péri dans la Bérésina.
À mon retour en France, lorsqu'on voulait me présenter ou me recommander à quelques puissants du jour, on employait cette formule: «Elle a passé la Bérésina!»