Départ pour Vilna.—Désastres aux portes de la ville.—Maladie du général Lefebvre.—Entrée des Cosaques.—Les prisonniers français.—Mort du général Lefebvre.—Arrivée de l'empereur Alexandre et du général Koutouzoff.—L'orpheline de Vilna.—Mort de Nadèje.—Son épitaphe par madame Desbordes-Valmore.
Je continuai mon voyage dans la voiture du maréchal, jusqu'à Vilna. De ce moment je fus à l'abri du danger, mais j'eus beaucoup à souffrir; j'étais entourée de gens qui m'étaient entièrement inconnus. Lorsque je voyageais sous la protection des officiers d'ordonnance, ma vie avait été plus de vingt fois en péril, mais comme c'étaient des jeunes gens bien nés, bien élevés, leur humanité me dédommageait, en quelque sorte, des souffrances que j'éprouvai journellement. Je leur racontais assez gaîment mes désastres; et la manière dont je prenais mon parti les engageait à imiter ma philosophie. Nous songions au temps où nous reverrions nos familles, et où nous pourrions trouver à manger, car c'était l'affaire principale. J'ai vécu de chocolat et de sucre pendant un mois. «Pour peu que cela dure, leur disais-je, vous me ramènerez comme Vert-Vert: vous m'aurez nourrie de bonbons, et j'entends jurer dans toutes les langues.»
Nous arrivâmes à Vilna, le 9 décembre, à onze heures du soir; les portes de la ville étaient tellement encombrées par la foule qui se pressait, croyant atteindre à la terre promise, que nous eûmes toutes les peines du monde à la traverser. Ce fut là que périrent presque tous les Français de Moscou, qui, luttant contre le froid et la faim, ne purent pénétrer dans la ville. Ceux qui échappèrent étaient si changés et si vieillis, que six semaines après j'avais peine à les reconnaître. Nous allâmes loger chez la comtesse de Kasakoska, où M. le duc de Dantzick avait logé à son premier passage; mais la maison était dans le plus grand désordre. M. le comte de Kasakoska étant au service de Napoléon, s'apprêtait à quitter Vilna; nous ne pûmes trouver un domestique pour nous donner à manger et nous faire du feu. Le froid était à vingt-huit degrés, nous passâmes une nuit affreuse.
Je voyais d'après l'agitation qui régnait sur les visages, qu'on ne resterait pas long-temps dans la ville. Le fils de M. le duc de Dantzick était blessé, et hors d'état d'être transporté; son malheureux père était à tout moment obligé de le quitter pour aller donner des ordres. Il revint enfin le soir nous apprendre que l'on allait partir, et il écrivit au général russe qui commandait les avant-postes que, forcé de laisser son fils dans la ville, il se fiait à sa loyauté, pour le traiter en ennemi généreux. Ses yeux étaient mouillés de larmes: «M. le maréchal, lui dis-je, toute émue, je resterai près de votre fils, et j'en aurai les soins d'une mère.» Il me fit de vifs remerciements et accepta ma proposition.
Je pressentais bien les nouveaux dangers que nous allions courir; mais je voulus lui faire ce sacrifice. Son aide-de-camp, le colonel Viriau (le même qui sauva un régiment resté sur la place de Vilna) et son intendant restèrent aussi. Il leur laissa de l'argent, des lettres de crédit, et partit la mort dans le coeur; il semblait avoir un pressentiment qu'il ne reverrait plus son fils.
Nous passâmes la nuit sans dormir; et le lendemain, à onze heures du matin, les troupes russes entrèrent. Nous n'avions pas encore reçu de réponse à la lettre du maréchal, et nous étions fort inquiets. À une heure cependant, un aide-de-camp du général russe vint nous dire qu'il avait reçu la lettre que M. le maréchal lui avait adressée, et qu'il aurait tous les égards dus au malheur et au fils d'un brave militaire qu'il estimait beaucoup; il ajouta qu'on allait nous envoyer une sauve-garde.
Une demi-heure après nous vîmes arriver quelques cosaques. On eut l'imprudence de les faire entrer dans la chambre où était le jeune comte; son aide-de-camp, pour les intéresser à notre sûreté, leur donna quelques pièces d'argent. Dès que ces cosaques eurent aperçu des piles d'écus sur la cheminée, et de l'argenterie sur la table, ils ne songèrent qu'à s'en emparer; et je vis à leur figure et à leur avidité qu'ils allaient nous faire un mauvais parti. Je fus m'asseoir près du lit du jeune comte, et, en faisant semblant de le couvrir et d'arranger son oreiller, je jetai sa montre, sa pelisse et quelques autres objets dans la ruelle. Ils menacèrent de leurs lances les deux personnes qui étaient vis-à-vis de nous, ensuite ils les quittèrent pour venir au lit du général, et le menacèrent aussi, en lui disant en russe: «De l'argent.» Je détachai de mon col une petite vierge de Kiow que madame la princesse Koutouzoff m'avait donnée en Russie, comme un préservatif de malheur; elle en fut un en effet, pour nous. Je la posai sur le général: «Comment osez-vous, leur dis-je, attaquer un homme mourant? Dieu vous punira.» Les Russes ont une grande vénération pour les images, et particulièrement pour la vierge de Kiow. Ma présence d'esprit nous sauva; mais la révolution que cela fit à ce pauvre jeune homme rendit son mal sans remède.
Vers quatre heures, le général russe Tithakow arriva, et on lui raconta ce qui s'était passé. Il nous laissa dix-huit hommes, dont il nous répondit, et nous fûmes un peu plus tranquilles pour nous-mêmes; mais ce que nous apprenions par les domestiques de la maison, nous faisait frémir pour les autres. Des malheureux sans asile erraient dans les rues, repoussés par les habitants, qui craignaient, en les recevant, de faire piller leurs maisons, mais bientôt ils étaient dépouillés, et mouraient de froid: les rues en étaient remplies. Ce désordre dura jusqu'à l'arrivée de M. le maréchal Koutouzoff, et encore ne put-il pas le réprimer entièrement.
Nous étions logés près d'un couvent de Bénédictins, et nous entendions la nuit les gémissements de ces malheureux. J'attendais que les soldats se fussent retirés, et j'allais toute tremblante voir s'il ne restait pas encore à quelques-uns d'eux un signe de vie. Hélas! j'étais toujours trompée dans mon espoir: et lorsque j'étais de retour, on me grondait d'avoir l'imprudence de sortir ainsi, et de risquer d'attirer les soldats sur mes pas.
La maladie du jeune comte augmentait de jour en jour. Il avait pour médecin un Polonais, et le baron Desgenettes, qui était prisonnier à Vilna, venait le voir fréquemment.