Dès le premier moment, il nous dit que son mal était sans remède, et qu'on pouvait lui donner ce qu'il demanderait. Il n'entendit que cette dernière phrase et ne me laissa plus de repos que je ne lui eusse été chercher ce dont il avait envie. Il était difficile de se procurer la moindre chose, car les domestiques français ne pouvaient sortir sans danger, et les Juifs, qui servent de commissionnaires dans ce pays, revenaient en disant qu'on leur avait pris ce qu'ils apportaient. Ce fut donc encore moi qui essayai d'aller chercher ce qui était prescrit par les ordonnances des médecins. Je passai au milieu des soldats et des chevaux qui étaient attachés au milieu des rues; je disais aux cosaques, d'un air gracieux: «Je t'en prie, range tes chevaux,» et ils les rangeaient. Je m'habituai à aller ainsi dans la ville acheter ce qui nous était indispensable, et c'est ainsi que j'ai pu voir de près ce tableau de désolation.
Enfin ce pauvre jeune homme mourut le 19 décembre 1812, à trois heures du matin; il avait conservé la connaissance jusqu'au dernier moment. Quelques heures avant sa mort, tout le monde dormant autour de lui, il m'appela, et me dit à voix basse: «Je ne passerai pas cette nuit.» J'employai tous les moyens pour le rassurer, et je lui dis ce qu'on peut dire en pareille circonstance. «Comme il est probable, reprit-il, que vous retournerez bientôt en France, car on ne retiendra pas les femmes, coupez une boucle de mes cheveux, car après ma mort vous aurez peur de moi: dites à mes parents que je vous recommande à eux. Si j'en avais la force, j'écrirais à ma mère. Vous avez tout perdu; elle est riche, elle n'oubliera pas votre dévouement. Il me dit ensuite beaucoup de choses touchantes qui m'émurent profondément.
* * * * *
Il fut enterré d'une manière décente pour un pareil moment; et, selon l'usage du pays, on le couvrit de ses habits. Lorsque j'entrai dans la chambre où il était exposé, je fus frappée en le voyant. La première fois que je le vis dans la maison qu'habitait son père, il était minuit, et il dormait couché sur un banc; il avait le même costume et la même attitude. Cette conformité de situation, ce passage de la vie à la mort en si peu de temps me fit fondre en larmes.
Lorsque j'eus rempli tous les devoirs de cette triste circonstance, je songeai enfin à moi. J'étais sans argent et sans aucun moyen d'en gagner. On me conseilla de m'adresser à l'empereur Alexandre, car ayant été huit ans à son service, au théâtre impérial, j'avais quelques droits à sa protection. Si j'avais eu le courage de lui demander audience, comme plusieurs de mes compagnes, il me l'aurait accordée, car il ne s'occupait que d'adoucir le sort de tous les infortunés.
Lors de l'arrivée de l'empereur Alexandre à Vilna, on voulut lui donner une fête. «Non, dit-il, employez cet argent à soulager les malheureux qui sont sans pain et sans asile. Qui pourrait se réjouir au milieu de tant de souffrances? ce serait insulter au malheur.»
Ce fût le maréchal Koutouzoff qui me protégea pendant mon séjour à Vilna. J'avais été si bien accueillie par sa famille à Saint-Pétersbourg, que ce fut un titre de plus à sa bienveillance. Ne pouvant ni ne voulant rester dans la maison du général Lefebvre, après sa mort, j'allai loger chez une veuve qui avait recueilli beaucoup de Français, hommes et femmes, et qui presque tous étaient dans un état déplorable. Ma santé ne s'étant point ressentie de tant de peines et de fatigues, je secourais ceux qui, plus malheureux que moi, étaient malades. Un officier, témoin des soins que je leur prodiguais, me parla d'un enfant que l'on croyait encore vivant, quoique ceux qui l'entouraient fussent morts de fatigue ou de faim.
Cet officier m'en fit un récit déchirant: «Ah! monsieur, courons-y, lui dis-je.» Nous fûmes bientôt aux portes de la ville. Je ne puis me représenter ce tableau sans frémir. Je pris l'enfant dans mon manteau et me sauvai avec tant de vitesse, que mon compagnon pouvait à peine me suivre. J'avais peu d'espérance de rappeler cette petite créature à la vie; cependant j'eus le bonheur de lui voir reprendre un peu de chaleur, grâce aux soins du docteur Desgenettes. Elle n'était qu'engourdie par le froid. Il fallait de grands ménagements pour lui faire prendre de la nourriture, car elle avait dû souffrir long-temps de la faim. On fut obligé d'accoutumer peu à peu son petit estomac à supporter les aliments. Tout porte à croire qu'elle appartenait à des parents français habitant Moscou; car, parmi les femmes qui étaient venues volontairement de France avec leurs maris, et celles qui s'étaient sauvées, aucune je pense, n'aurait abandonné son enfant.
«—Pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, me dit cet officier, vous qui êtes si bonne.—Je ne demanderais pas mieux, mais je ne possède plus rien, que puis-je faire pour elle?—Ce que vous faites pour tous ces malheureux, lui donner vos soins.—Des soins ne procurent pas l'existence.—Ils la soulagent, répondit-il, et nous ferons en nous réunissant le peu qui sera en notre pouvoir: ce sera le denier de la veuve.»
Mes yeux se remplirent de larmes en contemplant cette jolie petite compagne d'infortune, pour laquelle j'éprouvais déjà un bien vif intérêt. Un de ses pieds était presque gelé.—Comme j'avais guéri plusieurs personnes avec un remède fort simple, du jus de pomme de terre, je l'employai pour elle, et cela me réussit.