J'allai le lendemain chez le maréchal Koutouzoff. Je fus reçue par son gendre, le prince Goudachoff. «Vous ne savez pas, lui dis-je, ce qui m'arrive: vous connaissez une petite pièce jouée par Brun? et la banqueroute du Savetier. Ce pauvre homme se lamente de ne pouvoir nourrir son enfant et il en trouve deux exposées à sa porte. C'est à peu près mon histoire; depuis que je n'ai plus rien au monde, il m'est survenu un enfant.—Comment un enfant?—Hélas! oui, une jolie petite créature tombée sur la neige comme un oiseau de son nid.»
Il se mit à rire. «Il faut conter cela au maréchal Koutouzoff, me dit-il.—Oui, c'est fort gai; mais faites-moi le plaisir de me dire ce que je vais faire d'elle et moi?—Je vais en parler à mon beau-père; amenez-nous votre petit oiseau.»
J'y allai le même jour. J'avais fait ma petite fille bien jolie pour la présenter à M. de Koutousoff. Pendant que j'attendais, je jetai les yeux sur un livre resté ouvert. C'étaient les poésies de Clotilde. Je lus cette strophe:
Enfançon malheuré
M'est assurance,
Que Dieu m'envoye
Pour être ton pavoi.
«—Voyez, monseigneur, dis-je au maréchal qui entrait en ce moment, ne semble-t-il pas que ce soit une prédiction?—En effet, répondit-il, c'est un singulier à-propos: eh bien! je veux être son pavoi et son parrain!» Il la nomma Nadèje (espérance). Il lui donna cinq cents roubles, et son gendre trois cents. «Servez-vous toujours de cela, me dirent-ils, pour ses premiers besoins.»
Je fus, toute joyeuse, apprendre cette bonne fortune à nos amis, qui en furent charmés.
J'étais embarrassée de ce que j'en ferais, lorsque je serais obligée de partir, car avec une existence aussi incertaine que la mienne, et par un hiver très rigoureux, l'emmener avec moi était impossible, et je ne pouvais ni ne voulais l'abandonner. Le prince Goudachoff me tira encore de cet embarras. Il connaissait une Allemande qui lui avait des obligations, et à laquelle il avait fait obtenir un passeport pour retourner dans son pays. Une de mes parentes demeurait à Luxembourg; le prince m'assura que cette femme se chargerait d'emmener l'enfant et de la lui remettre en sûreté avec une lettre de moi, pour qu'elle en prît soin jusqu'à mon retour. «Nous lui paierons son voyage, me dit-il, et je vous réponds d'elle.» En effet, elle s'acquitta de cette commission de la manière la plus satisfaisante. Tranquille sur ce point, je la gardai avec moi jusqu'au moment de son départ et du mien. Lorsqu'il fallut m'en séparer, j'éprouvai une peine très vive, et quand je la retrouvai, ce fut avec une joie que je ne puis exprimer.
J'avais quitté mon état, sacrifié mon avenir pour m'occuper de cette enfant que j'aimais d'un amour de mère. Son enfance fut entourée de tout l'intérêt que sa position pouvait inspirer. Mais ce n'eût été que l'intérêt du moment, si sa gentillesse et ses dispositions ne l'eussent prolongé. Elle faisait le charme des salons en France et en Angleterre, par son intelligence et sa grâce dans les petites scènes que je lui faisais jouer. Lorsqu'elle exécutait la danse nationale russe dans le costume des paysannes, elle était devenue tellement à la mode, qu'il n'était plus possible de se passer de la petite Nadèje dans une soirée brillante. Elle a occupé tous les souverains au congrès d'Aix-la-Chapelle, dans les fêtes données par la soeur du Roi de Prusse, la princesse de La Tour-Taxis. Frédéric-Guillaume daigna m'adresser, au sujet de mon élève, une lettre flatteuse que j'ai conservée précieusement.
Lorsque nous allâmes en Pologne, nous passâmes par Berlin. Nadèje avait alors quatorze ans. Le roi voulut la voir et nous fit l'accueil le plus flatteur. Nous donnâmes une soirée à Postdam. Il n'y avait que la cour et les ambassadeurs.
Sa Majesté m'accorda la faveur d'amener des artistes, à mon retour de
Varsovie, pour jouer la comédie française à Berlin et à Charlottembourg.
C'est depuis ce temps qu'il y a un théâtre français en Prusse. À notre
représentation d'adieu, on nous jeta des vers qui finissaient ainsi: