Je quittai Stockholm le 13 mai. Les feuilles commençaient à pousser, et le temps était beau. Les chemins sont superbes; c'est continuellement un jardin; heureusement, car lorsqu'on n'a pas voiture à soi, on voyage dans des charrettes découvertes qu'on décore du nom d'extra-postes, et, comme les postes sont fort mal organisées, on est souvent obligé d'attendre que les chevaux soient revenu du labourage pour se mettre en route. Cependant, on lit dans les règlemens que l'on ne doit pas attendre plus de deux heures.

Il arrive souvent aussi que vous rencontrez des chevaux qui reviennent avant que vous ne soyez arrivé à la poste. Alors, le postillon propose de changer sur place. Si vous n'entendez pas la langue du pays, vous vous trouvez hors de votre chemin; c'est ce qui m'est arrivé à Norkoping, la ville où l'on fabrique les fameux gants de Suède. Si je n'eusse, le lendemain, rencontré un Anglo-Américain, je serais restée là. Heureusement, il avait une très-bonne calèche, et me proposa de m'emmener, ce que j'acceptai volontiers. Nous fîmes mettre nos effets sur l'extra-poste dans laquelle j'étais arrivée. Elle était conduite par un petit postillon de dix à douze ans, sans que l'on coure le moindre danger de rien perdre, tant les routes sont sûres.

Les postillons sont honnêtes, mais peu prudens. Pour abréger, ils traversent ces lacs dont j'ai déjà parlé, et qui sont en grand nombre en Suède. C'est à cette époque de l'année que la glace commence à s'amollir, de sorte qu'il n'y a pas de raison pour que voitures, chevaux, postillons et voyageurs ne soient engloutis. C'est ce qui arrive presque tous les ans; mais, quoique les cochers y risquent eux-mêmes leur vie, cela ne les empêche pas de recommencer, la nuit surtout, où les voyageurs, étant endormis, ne peuvent s'y opposer.

Nous nous réveillâmes un soir que notre calèche, mise sur patins, était déjà penchée, et le cheval avait une jambe dans l'eau. Nous n'eûmes que le temps de sauter à bas pour alléger le poids. L'on parvint à retirer le cheval et à gagner le bord du lac, qui heureusement n'était pas éloigné. Il faisait d'ailleurs un très-beau clair de lune.

J'ai remarqué que dans mes événemens de voyage la lune m'avait été propice. Je me moquais autrefois des romans d'Anne Radcliffe, où les aventures des héroïnes se passent toujours «sous le disque argenté de l'astre de la nuit.» Mais j'avais tort, et j'en demande pardon à la lune, qui m'a souvent été favorable. Mon compagnon de voyage avait quelques affaires à terminer à Norkoping, ce qui me procura le plaisir de voir tout à mon aise la ville ainsi que ses ateliers. Mon obligeant voyageur connaissait ce pays, et sa conversation était fort intéressante. Il me mena jusqu'à un petit bourg où j'arrivai le 26 mai. On est obligé d'y attendre le vent pour s'embarquer sur le Sund. Je le traversai.

CHAPITRE III.

Départ de Suède.—Aventure à Ratzbourg.

Lorsque j'eus quitté la Suède et le Mecklembourg, quelques officiers russes que je rencontrai me firent craindre que mon voyage ne se continuât pas tranquillement, attendu que l'Elbe était bordé de troupes, et que si je tombais entre les mains des Prussiens et des Cosaques sans rencontrer d'officiers, malgré tous mes passeports russes et suédois, ils ne me laisseraient point passer.

Cela m'effrayait d'autant plus qu'il fallait, malgré tout, aller en avant, car je n'avais pas assez d'argent pour attendre. Je m'abandonnai donc à la Providence, qui m'avait protégée jusque-là, et je continuai mon chemin. Tous les gouverneurs, les commandans de place, m'aidèrent autant qu'ils purent, soit en visant mes passeports ou en me faisant accompagner par un soldat, pour me faire passer les endroits les plus difficiles. Enfin, arrivée à la vue de Ratzbourg, à sept milles de Lubeck, j'étais dans une voiture publique où j'avais rencontré un Français, artiste ainsi que moi, et qui venait de Suède. Nous ne parlions allemand ni l'un ni l'autre [On trouvera extraordinaire qu'étant née en Allemagne je ne parle pas cette langue; mais j'en étais sortie à l'âge de trois ans.]. Au moment d'entrer à Ratzbourg, une espèce de militaire vint parler d'une manière très-animée au conducteur, qui communiqua aux voyageurs ce qu'on venait de lui dire; mais nous n'en entendîmes pas un mot. Seulement, je compris qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire qui nous empêchait d'entrer dans la ville, où la voiture devait nous déposer, car je vis qu'on la faisait retourner; elle s'arrêta dans un faubourg, à la porte d'un espèce de cabaret, où l'on buvait, on fumait, on dansait; c'était un tapage horrible. Les voyageurs prirent congé de nous en nous faisant signe d'être tranquilles. Je n'étais rien moins que cela. C'est la plus fâcheuse des situations que de ne savoir et n'entendre rien dans un moment de danger. Je me trouvais là dans une maison où je craignais d'être insultée. Non-seulement ce Français ne pouvait m'être d'un grand secours, mais c'était l'être le plus indolent et le plus inanimé qu'on pût rencontrer. Il ne pensait qu'à manger et à dormir, et n'était capable de me donner aucun conseil, ni de me rassurer en aucune manière. Ma figure portait tellement le caractère de l'effroi au milieu de cette chambre remplie d'hommes, que la servante de la maison eût pitié de moi; elle me fit signe de la suivre. Je ne fis pas prier. Elle m'ouvrit une mauvaise chambre encombrée de meubles, y porta mon très-petit coffre (mes bagages ne m'embarrassaient plus); elle me montra un mauvais lit, et me fit signe d'y dormir. J'étais bien reconnaissante de la compassion de cette pauvre fille; je lui donnai quelque argent pour la remercier. C'est un langage qui se comprend partout; aussi elle m'entendit fort bien et tâcha de me faire comprendre à son tour qu'elle me protégerait, et que je n'avais rien à craindre.

Malgré cette assurance, je ne passai pas mon temps à dormir, comme on peut le penser, mais à réfléchir aux moyens de me tirer de ce mauvais pas.