La nuit rend les objets plus effrayans, les pensées plus tristes; je me rappelai les vers de M. l'abbé Delille, qui peignent si bien le tourment d'un esprit agité.

«Jusqu'à l'heure où la terre, humide de rosée.
Apporte un peu de calme à notre âme épuisée.»

En effet, au premier rayon du jour, je respirai plus facilement, et je fus capable de prendre un parti. On s'étonnera peut-être qu'une femme qui avait passé six semaines au milieu de toutes les horreurs de la guerre fût tellement effrayée de se trouver dans un mauvais cabaret d'Allemagne. En voici la raison: d'abord, dans une armée, je pouvais me faire comprendre; puis, il se trouvait toujours quelque chef pour me protéger; il y règne d'ailleurs un esprit tellement pénétré des droits de l'hospitalité, que si l'on n'y eût pas couru les dangers d'une mort affreuse, on y eût été parfaitement en sûreté. Mais là j'étais au milieu de gens de la classe la plus commune, et qui détestaient les Français.

Enfin, lorsqu'il fit tout à fait jour, je me décidai à sortir pour reconnaître un peu les localités. J'aperçus un paysage charmant, mais cela m'occupa peu dans ce moment. Nous étions très-près de la ville; il fallait traverser un pont pour y parvenir, et, en avançant, je m'aperçus que les portes étaient fermées. Plusieurs hommes regardaient; des femmes élevaient les mains en disant: «Jésus, Maria!» Je me hasardai à leur demander en mauvais allemand qui était dans la ville: «Cosaques!» me dit l'un d'eux. Ah! grand Dieu! me voilà bien! que faire? Je retourne à la maison et dis à mon compagnon de voyage, qui s'était étendu sur un canapé:

—Pendant que vous dormez tranquillement, vous ignorez que les Cosaques sont dans la ville; vous devriez bien aller un peu à la découverte.

—Ma foi, je ne parle pas Allemand, que voulez-vous que je leur dise?

—Mais ni moi non plus je ne parle pas allemand, et je suis une femme.

Je laissai là cet indolent personnage, et j'allai de nouveau près du pont.

—Cosaques, leur dis-je d'un air gracieux; car j'ignorais s'ils étaient bien aises ou fâchés.

—No, daine (danois).—Ya.