Mme de Staël, voyageant exilée de France et se rendant en Suède, s'arrêta à Moscou, au moment où la ville était presque déserte; elle voulait y rester quelques jours pour se reposer, et voir ce qu'il y avait de plus curieux; mais, excepté le gouverneur, personne n'était là pour la recevoir.

C'étaient sans doute des titres pour M. de Rostopchin que d'être l'ennemie de Napoléon et se nommer Mme de Staël; mais il était trop occupé de ses projets pour être un cicerone bien empressé.

J'avais connu Mme de Staël à Paris, chez Mme de Condorcet; je courus à son hôtel et lui offris mes services. Elle fut ravie de rencontrer une personne de connaissance dans cette ville presque abandonnée. Elle m'accabla de questions, et nous courûmes de place en place dans tous les endroits que l'on pouvait voir encore, car il n'y avait pas de temps à perdre. Elle eût bien désiré m'emmener avec elle pour me soustraire aux malheurs qui nous menaçaient, mais c'était impossible. On ne part pas sans une multitude de formalités, lorsqu'on est attaché au service impérial. Elle me quitta avec le regret de me laisser au milieu d'un danger dont on ne pouvait prévoir les suites.

On peut penser, d'après cela, qu'elle me fit un très-aimable accueil lorsque je la revis en Suède.

Une personne comme Mme de Staël ne peut se résoudre, en écrivant, à ne pas entrer dans les détails les plus minutieux sur les pays qu'elle a traversés. Cependant de quelque pénétration que l'on soit doué, il est difficile de deviner ce que l'on n'a pas vu, dans un moment surtout où aucun antécédent ne peut vous guider. Comment parler d'une nation, de sa société, de ses usages, qui diffèrent en beaucoup de points des autres contrées, lorsque ses villes sont désertes et ses capitales abandonnées? Elle m'avait témoignée à plusieurs reprises, pendant ce court séjour, le regret de n'avoir pu voir les différentes classes de la société dans leur intérieur.

Je n'ai donc pas été peu surprise en lisant dans le récit de son voyage en Russie les détails dans lesquels elle est entrée (avec le charme qui s'attache à ses images). Ce qu'elle a pu voir, puisque nous étions alors au mois d'août, ce sont:

«Les fleurs du Midi balancées par les vents du Nord (comme elle nous le dit poétiquement); cette consolation muette adressée aux passans, et qui semble leur répéter en un langage symbolique: sous cette enveloppé de glace, la nature qui sommeille se réveillera.»

En effet, toutes ces charmantes garnitures de fleurs qui ornent les palais étaient restées comme pour attester leur élégance et leur importance.

Dans une saison plus avancée, Mme de Staël eût pu voir, à travers les doubles rangées de verres de Bohême d'un seul jet, tes fleurs les plus rares dans toute leur fraîcheur; elle eût pu admirer, dans l'intérieur des appartemens, une multitude de plantes grimpantes entourant de petits paravens à baguettes, ayant pour pieds des caisses étroites remplies de jolis arbustes.

Sur tous les petits établissement de la maîtresse de la maison, les tables chargées d'albums, d'ouvrages de tapisserie, les larges coussins à la turque où viennent se placer les jeunes filles, on retrouve ces jolies charmilles de verdure et de fleurs, qui ont bien plus de charme encore lorsqu'on aperçoit les toits couverts de neige, qu'on entend glisser les traîneaux qui s'annoncent par la clochette de leurs chevaux.