—Pourquoi donc?

—Comment se fait-il que vous ayez été vous placer dans le banc du ministre? Vous étiez là avec MMmes de ***.

—Comment! j'étais dans le banc du ministre, lui répliquai-je avec un sang froid qui contrastait avec son émotion.

—Mon Dieu! oui; si j'avais été plus près de vous, je vous aurais fait des signes.

—Vous auriez eu grand tort, car je ne les aurais pas compris, et vous m'auriez fort intriguée. Ces dames ont bien vu que j'étais une étrangère, tout à fait dans l'ignorance de l'inconvenance que je commettais sans le savoir.

—Mais j'avais toujours peur qu'on ne vînt vous prier d'en sortir! s'écria-t-elle.

—Comment pouviez-vous penser cela, madame d'Aiguillon, lui dit notre consul en s'approchant de moi, vous qui connaissez l'hospitalité des Suédois? Et, d'ailleurs, ces dames ont trop de convenance pour faire un semblable affront à une personne qui se présente comme madame.

En effet, je vis quelques jours après la femme du ministre chez Mme de Staël. Lorsque je voulus lui faire mes excuses d'être entrée chez elle avec aussi peu de cérémonie, elle me répondit de la manière la plus obligeante. Je vis alors pourquoi M. le curé m'avait adressé ses doléances; m'ayant rencontrée en si bon lieu, il m'avait pris pour une très-grande dame.

Nous ne jouâmes à Stockholm que pendant deux mois, car on avait pris des engagemens avec une autre fraction des artistes de Saint-Pétersbourg, et les Suédois tiennent trop à leur parole pour jamais y manquer. Nous fûmes donc obligés de céder la place, quelque désir qu'on eût de prolonger notre séjour. Le comté Gustave de Loewenhielm dirigeait encore les théâtres de Suède à cette époque; mais, malheureusement, il était à l'armée, et le comte de Lagardie tenait sa place.

J'avais connu le comte de Loewenhielm à Moscou, quelques années auparavant. Il aimait passionnément le théâtre, et jouait la comédie en amateur distingué. Nous avions joué souvent ensemble chez la comtesse Golofkin, et j'eusse vivement désiré le retrouver en Suède en 1813, comme j'y avais retrouvé Mme de Staël, à laquelle, par une de ces bizarreries qui se rencontrent dans les grandes époques de trouble et de guerre, j'avais fait presque seule les honneurs de la capitale de la Moscovie, et voici comment: