Il est difficile, parfois, de saisir tout de suite le sens des choses qui arrivent. Mᵐᵉ Carmin ne comprit pas d’emblée.

Dans l’enveloppe, il n’y avait rien que sa lettre à elle, sa lettre à Laurent, non décachetée, intacte.

Elle retourna cela deux ou trois fois avant d’accepter la vérité. Mais, quand elle en fut bien sûre, laissant retomber ses mains, elle resta où elle était, sur sa chaise, la tête si basse, dans une immobilité si complète, qu’on l’eût crue morte subitement, là, sous le coup du camouflet suprême.

*
* *

Il avait gagné cinquante mille francs, sans compter le reste, et la célébrité. Il avait sa voiture à lui, celle que l’Ailée lui donnait. Pendant plus de deux ans on ne le revit pas.

Mᵐᵉ Carmin, rapidement grisonnante, était maintenant presque une vieille femme. Son visage tragique faisait peur aux enfants. L’oncle Jacques, morne et voûté, continuait ses travaux de maniaque, bien fades au regard de la vie, la vie qu’il avait cru pouvoir lire comme une page, la plus belle page de son œuvre. Laurent disparu le laissait déçu définitivement, doutant presque, à présent, de ce qu’il avait si bien cru la vérité.

Combien de fois, la loupe à la main, examina-t-il la photographie révélatrice, posée à côté de la gravure italienne!

«Voilà... se disait-il. Les enfants ont des velléités qui s’arrêtent tout à coup. Tous les prodiges en sont là. Si Laurent avait continué... Mais il a bien tourné, contre toute attente, et je suis sûr qu’il est en train, avec la petite fortune qu’il a gagnée, de constituer une maison de commerce. Le nom de Buonavita servant de marque à une automobile nouveau modèle, ce n’est pas cela, non, que j’avais rêvé, moi!.... Une seule chose ressemblante: sa haine éternelle contre sa mère. Mais si, pour le reste, il était autrement que je ne le suppose, on en aurait des nouvelles par les journaux. Puisqu’il n’est plus à l’Ailée, c’est qu’il est ailleurs, travaillant de son métier, préparant quelque nouveau succès qui nous épatera quelque beau matin...»

Mais le beau matin attendu par l’oncle Jacques fut tout autre.

C’était en plein été, le parc grondant d’insectes, l’espèce de désespoir du grand soleil pesant sur les choses dès sept heures. Les cygnes, fatigués par la chaleur qui, déjà, vibrait à tous les horizons, dormaient, la tête sous l’aile, couchés sur l’herbe de la grande pelouse. Dans les appartements aux persiennes fermées, le silence de juillet régnait seul au château. Mᵐᵉ Carmin revenait de la messe de six heures, fantôme noir au regard funèbre. Chaque matin, depuis plus de deux ans, et quels que fussent le temps et la saison, elle assistait à cette première messe de l’abbé Lost, sombre carmélite civile.