V
ANGOISSES

—Surtout, que mon frère n’en sache rien!... Que monsieur le curé n’en sache rien!... Que personne n’en sache rien!...

Penchée sur le lit de sa malheureuse servante balafrée, dont le visage disparaissait sous les pansements, Mᵐᵉ Carmin lui tenait les mains avec force. Elle avait voulu la soigner elle-même. On avait dit au médecin de la ville et, du reste, à tout le monde, que la pauvre fille était tombée, un verre à la main.

Clémentine, complaisante, essayait de sourire. Elle savait bien qu’elle serait largement dédommagée de sa blessure, récompensée de son silence. Et peut-être aussi son cœur simple de femme du peuple comprenait-il le drame que vivait cette mère, liée à son enfant épouvantable par un incalculable amour.

Dès le lendemain de l’accident prétendu, François, le jardinier, avait été chargé de mener le petit cheval à la ville pour l’y mettre en vente. C’était le châtiment de Laurent.

Le loueur de voitures, d’ailleurs, après avoir examiné le poney, n’en avait offert qu’un très bas prix, car cette bête était devenue peureuse, vicieuse, intraitable.

Lui ôter son cheval!

Arrêté dans sa verve, blessé dans son orgueil, le petit de Bonnevie souffrait par toutes les fibres de son être. Sa déception d’enfant était tragique comme un amour trahi, sa colère d’autocrate était douloureuse comme un mal physique. Il savait qu’il n’allait pas pouvoir supporter l’offense. Qu’allait-il arriver, maintenant? En lui se déchaînait le torrent intérieur. En était-il responsable? On lui avait fait du mal. Il avait maintenant le droit de prendre toutes les revanches.

Mᵐᵉ Carmin, pour aggraver encore les choses, avait décidé que son fils coucherait désormais à côté d’elle, au fond d’un petit cabinet donnant dans sa chambre. Elle voulait savoir à quelle heure il se levait, afin de surveiller ses sorties. Et, dès qu’il était dans le parc, elle le faisait, autant que possible, épier par les servantes ou par le jardinier.

Nonobstant ces vexations et sa fureur, le gamin avait vu clair dans le manège de sa mère. Elle s’était arrangée pour déguiser la vérité. Laurent comprenait confusément pour quelles raisons.