Sa complice! Elle était sa complice! Ni le médecin, ni le village, ni même le château ne sauraient que c’était lui qui avait frappé la servante.

Il n’en ressentait ni reconnaissance, ni tendresse, mais seulement un sentiment de force extraordinaire. Tous les êtres étaient pour lui des ennemis, parce qu’il les détestait d’avance. Seule, sa mère n’était pas son ennemie: elle était sa vaincue, sa chose. Il ne pouvait donc pas la détester. Sa faiblesse, il la devinait à travers ses essais d’autorité. Certes, il allait savoir profiter de cette faiblesse! L’amour qu’elle avait pour lui, qu’il sentait si fortement vivre autour de lui, n’allait pas jusqu’à mettre une douceur en lui. Mais, comptant sur elle, malgré tout, comme sur une alliée, il lui accordait, dans son cœur brusque, une espèce de confiance. Et c’était cela sa manière à lui d’être tendre.

Quant à la pauvre victime de sa violence, cette Clémentine qu’il avait si grièvement blessée, il n’éprouvait à son endroit ni honte ni remords. Il la haïssait, au contraire, de toute son âme. C’était sa faute à elle s’il l’avait frappée. Est-ce qu’il pouvait ne pas attaquer quand on le provoquait? Et parce que c’était à cause d’elle qu’on vendait le cheval, il était heureux qu’elle souffrît, heureux de penser qu’elle serait sans doute défigurée. Il lui souhaitait la mort.

Les vacances, si bien commencées, allaient donc se continuer dans les contraintes et la rage impuissante.

Petit cavalier démonté, Laurent tenait, avant toute autre chose, à cacher son humiliation. Aux gens de la maison, à l’oncle Jacques, on avait dit que le poney, décidément, était un jouet trop dangereux pour Laurent, que Laurent était trop imprudent, trop brutal, et que l’animal finirait un jour par le tuer. Mais les garçons du village, les camarades d’aventures, qu’allaient-ils dire, eux que l’enfant avait si bien écrasés de sa vanité, eux qu’il avait lâchés délibérément, comme des mercenaires dont on ne veut plus?

Afin d’éviter leurs ricanements, Laurent dut s’astreindre à ne pas quitter le parc, à fuir le village. C’était bien en vain qu’on le survolait dans ses allées et venues. Il n’avait maintenant nulle envie de passer par les brèches pour courir la campagne avec ces polissons.

Pour ne même pas faire voir aux siens à quel point l’atteignait la ferme décision de sa mère, pour qu’à leurs yeux celle-ci ne pût s’enorgueillir en rien, il affecta de ne plus s’intéresser qu’à son chant, qui l’intéressait en effet. Et le curé fut tout heureux de voir le petit, chaque jour, entrer au presbytère et demander des leçons.

Ne voulant pas risquer de rencontrer quelque camarade, il passait par l’église attenant au parc. Ce fut une période de sagesse et de musique, une période, eût-on dit, presque religieuse. Il en apprit, en un mois, beaucoup plus que depuis les deux ans qu’il chantait. L’abbé Lost, à l’harmonium, le dirigeait. Ce prêtre, comme certains ecclésiastiques campagnards de Normandie, avait quelque érudition musicale liturgique.

La petite voix énergique et pure modulait les quatorze messes grégoriennes. Et nul, jamais, ne se fût douté que le même enfant pouvait être à la fois ce jeune ange musicien et ce petit garçon dangereux.

Ce fut un matin qu’il quittait l’église pour repasser dans le parc, qu’il se trouva, sous le porche, face à face avec ses anciens compagnons. Ils étaient là tous les cinq, qui l’avaient guetté, sans doute.