—Monsieur le curé, poursuit Mᵐᵉ de Bonnevie, veuillez me préciser l’adresse de ces Pères Jésuites dont vous m’avez parlé. Vous, mes enfants, vous pouvez vous retirer. Vous, Clémentine, dites à Maria de vous aider à sortir du grenier la malle de Laurent et ma valise. Et toi, Laurent, déjeune. Nous partirons par le train de quatre heures.

VII
UN FRISSON DANS LA NUIT

—Tu m’écoutes, Alice?

—Mais oui, Jacques!

Patient et doux, le pauvre historien reprenait sa lecture.

Depuis son retour du chef-lieu, Mᵐᵉ de Bonnevie, ne pouvant supporter le vide du château, qui semblait soudain si grand sans Laurent, avait prié son frère de venir y habiter avec elle.

A contre-cœur il avait fait ce sacrifice. Transporter ses papiers, quelle aventure! Mais il n’avait pu résister au regard pathétique de sa sœur.

Après huit jours passés là-bas à installer son fils chez les Jésuites, à compléter son trousseau, huit jours de faiblesse où, sans cesse, elle retardait son retour, elle avait dû revenir enfin, revenir accablée, défaite, avec un visage tragique, plus humain, un visage d’où l’orgueil était tombé comme un masque.

Dès le lendemain, elle avait été trouver son frère pour le décider à venir près d’elle. Non, elle ne pouvait souffrir sa solitude subite. Malgré ses méfaits de plus en plus graves, il était si vivant, l’enfant, il remplissait si bien la maison, le parc, toute la vie! Jamais elle ne l’avait quitté depuis sa naissance. Jamais la chère et terrible petite présence ne lui avait manqué. Et maintenant il n’était plus là; maintenant il était comme dans l’autre monde. Elle ne le sentirait plus respirer le même air qu’elle. Elle ne saurait plus rien de son regard, de sa voix, du bruit de ses pas, de ses joues toutes rondes de bébé, de ses belles boucles noires tantôt retombées sur les yeux et tantôt relevées sur son front tourmenté. Il portait désormais un uniforme, mêlé à d’autres, à des inconnus, loin d’elle. Elle ne profiterait plus de son enfance. Et elle n’aurait plus de ses nouvelles sinon par des lettres envoyées tous les huit jours, et ces lettres ne seraient même pas de lui.

Ecrire à sa mère?... Elle savait bien qu’il ne lui enverrait même pas un mot.