De quel regard il l’avait fixée, au moment du départ! Il y avait eu, dans ses yeux gris foncé, si durs et si beaux, un reproche plein de menace, une moquerie pleine de haine. Même à la dernière minute, il avait refusé de lui dire adieu. Il s’était détourné brusquement quand elle avait voulu l’embrasser. Et, de toute son âme, elle avait souhaité le reprendre, le remmener avec elle, lui crier: «Viens! c’était pour rire! C’était pour te faire peur!... Tu crois donc que je puis me passer de toi?»

Enfermé! Lui!... Lui, le poulain sauvage ivre de grand air et de liberté! Il lui semblait qu’elle l’avait conduit en prison, qu’elle avait commis un crime, qu’elle l’avait laissé sans défense avec des bourreaux.

«C’était nécessaire!... se répétait-elle pour calmer ses remords. Il fallait bien en débarrasser le pays. Qui sait ce qui serait encore arrivé?...»

Le premier soir que son frère vint s’installer au château, elle crut, en se mettant à table, qu’elle allait pouvoir parler de l’enfant. Mais, dès les premières paroles, l’oncle Jacques se répandit en propos pleins de colère, puis la félicita, tout en se frottant les mains, de l’heureuse décision qu’elle avait prise. Alors le silence, entre eux, tomba. Mᵐᵉ de Bonnevie n’osa pas défendre son fils: le petit Benjamin Quesnot était très mal. Elle venait même de faire, à l’autel de la Vierge, un vœu pour sa guérison.

Dès la seconde soirée, après dîner:

—Veux-tu que je te lise quelques pages de mes essais, Alice?... Ça te changera les idées, et moi ça me fera plaisir.

Elle préférait encore cette corvée aux conversations pénibles. Elle accepta. L’oncle Jacques, heureux de satisfaire sa passion, empressé, candide, vint s’asseoir près d’elle qui cousait pour les pauvres, dans le petit salon.

Il lisait. Il y avait de grands extraits traduits par lui des vieilles chroniques italiennes. Il y avait des aperçus sur l’origine de la guerre des Guelfes et des Gibelins, des tirades sur les Noirs et les Blancs, l’aristocratie et le peuple. Il y avait des étymologies:

«Condottiere vient du latin conducere. Les condottieri étaient bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme tous ceux de cette époque ensanglantée...»

Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de Cordoue...