«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait été d’abord moine au couvent des Carmes...»
Il s’interrompit, presque suppliant:
—Tu m’écoutes, Alice?...
A son tour, elle soupira:
—Mais oui, Jacques....
—C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même... Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le premier du nom...
Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!
—Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...
Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort? Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit, là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant qu’il dormait....»
Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.