X
LORENZO
Quand la voiture prit, dans la nuit, l’allée du parc menant au perron, Mᵐᵉ Carmin réprima le nouveau sanglot qui travaillait sa poitrine. Rentrer seule après avoir si bien cru ramener l’enfant!
En vain avait-elle été trouver les directeurs de l’institution.
«Encore dix-sept mois, Madame, ou bien le remède sera pire que le mal. Nous calculons deux ans pour mater les plus difficiles. Et nous en avons rarement vu de pires que votre fils. Nous ne vous mettrons pas au courant de nos luttes. Vous savez assez de quoi il est capable. Mais depuis un mois environ, il a pris une autre attitude. Voyant que rien ne le ferait renvoyer, il s’est renfermé dans son orgueil, et, maintenant, il affecte la passivité. Nous avions escompté cela. C’est ainsi que nous sommes arrivés à lui faire faire sa première communion. Il fallait bien qu’il la fît, à la fin. Que son état de grâce ait été sincère, c’est un secret entre Dieu et lui. Du moins a-t-il accompli tout ce qui est nécessaire pour qu’il n’y ait pas sacrilège. Mais Dieu saura, plus tard, prendre sa revanche. Laurent, présentement, met son point d’honneur à ne motiver aucune des punitions dont il a goûté, qui l’ont humilié, brisé, qui lui ont fait sentir qu’il était le plus faible. Votre enfant, Madame, a une volonté de fer. Ayant compris qu’il serait toujours le vaincu de ces joutes, il ne veut plus être ce vaincu. Nous n’avons rien à dire de sa conduite actuelle. Mais nous savons fort bien qu’il joue la comédie, une comédie qui lui coûte des efforts surhumains. Tant de puissance intérieure, s’il l’employait au bien, en ferait un homme comme on n’en a pas vu souvent. Mais quelle révolte derrière sa parfaite correction! Nous allons vous en donner un exemple. Ayant constaté que le changement, opéré du jour au lendemain comme par miracle, se maintenait sans aucun revirement, nous avons pu croire que l’enfant s’était amendé dans son cœur. Nous avons alors voulu faire sentir notre satisfaction par des récompenses. Nous avons proposé, d’abord, une belle promenade dans la campagne. Pour ce garçon pétulant qui, depuis six mois, vivait dans sa chambre ou plutôt sa cellule quand il n’était pas au cachot, sans jamais sortir, sinon une heure le matin et une heure le soir, seul avec un surveillant dans la cour que vous avez vue, il semblait que notre proposition dût être aussi tentante que possible. Votre fils, Madame, a eu la force de la refuser catégoriquement, du reste avec une extrême politesse, selon sa manière nouvelle. Comprenant le sentiment de rébellion presque satanique qui le guidait, nous avons tenté d’amollir son cœur par des marques répétées de bienveillance. Nous l’avons fait venir dans notre cabinet pour causer avec lui, nous avons été le voir dans sa chambre, nous lui avons permis nos jardins, nous lui avons présenté des garçons de son âge d’entre nos pupilles corrigés.
A toutes ces avances, il n’a répondu que par un silence littéralement de glace, sans toutefois se départir de cette politesse vraiment effrayante chez un garçonnet de son tempérament. Il y a plus, Madame. Nous savions, par vos renseignements, que cet enfant avait un goût très vif pour le chant liturgique. Nous lui avons proposé de chanter à la chapelle, lui offrant la place prépondérante, celle qui devait le plus flatter sa vanité, son goût de domination. Et il a refusé! Enfin, tout dernièrement, pour le tenter jusqu’au bout, sonder à fond son cœur, pour voir si quelque émotion enfin, si quelque attendrissement viendrait le tirer de son aridité, nous lui avons dit que, pour reconnaître sa bonne tenue inespérée, nous ferions une infraction à notre méthode, et le laisserions, après sa première communion, retourner pour un mois chez lui. Or, Madame, c’est sa réponse qui nous a dicté la lettre que vous avez reçue de nous, vous priant de ne pas signaler votre présence avant la fin du premier office du matin; car alors seulement, quelque chose de ses passions désormais si bien cachées s’est fait jour, et l’exaltation avec laquelle il a refusé notre proposition nous a fait voir toute l’ampleur de son ressentiment contre vous. Vous pleurez, Madame. Vous voyez bien que, même si nous faisons l’erreur de vous rendre dès aujourd’hui votre fils, c’est lui qui s’opposerait à ce retour prématuré. Laissez-nous-le, Madame. Tous nos efforts, maintenant, vont tendre à nous rendre maîtres de son cœur. Et si nous ne parvenons pas à vaincre cet orgueil dans lequel il se crispe, du moins aurons-nous réussi dans la tâche de lui inculquer cette discipline dont tout l’éloignait jusqu’à son entrée chez nous. D’autre part, il travaille, bien que le cœur soit totalement absent de ces études, qu’il fait volontairement en automate, sans y vouloir rien mettre de personnel. Mais ce qu’il apprend par cœur, mécaniquement, il l’apprend quand même. Et si ses compositions ne font que répéter mot à mot les lectures que nous lui faisons faire, il n’en reste pas moins vrai, malgré la sourde et savante taquinerie qu’il y met, que sa mémoire s’exerce, et que son esprit s’enrichit malgré lui. Qu’en feriez-vous chez vous? Rien. Pire que rien. Croyez-nous, Madame, il est ici à sa place. Et, si Dieu le permet, une fois accomplis les deux ans que nous vous avons demandés, il vous reviendra transformé enfin, aussi bien par le temps que par nos cordiaux efforts.»
Elle monta le perron, trébuchante, sentant que son cœur lui manquait, son cœur qui n’en pouvait plus. De ce voyage si joyeusement accompli, ne rapporter que la certitude d’être haïe par son enfant!
Sur le seuil, dans l’ombre, une voix moqueuse:
—Eh bien?... Tu le ramènes?...
—Oh! Jacques!...
Elle venait de s’abattre sur l’épaule de son frère stupéfait. Ce fut toute secouée par son chagrin qu’il l’emmena doucement jusqu’au petit salon de leurs veillées. Il avait fait faire un peu de feu dans la cheminée. La lampe basse éclairait la petite table.