Madame,

Voici donc accomplies les deux années exigées par nous pour améliorer votre fils, et nous ne craignons pas de dire que nous l’avons, en effet, amélioré, puisque, après les effroyables tempêtes du début, il est parvenu à un tel point de domination sur lui-même que, jamais plus, nous n’avons eu l’occasion de sévir contre lui, puisque, jamais plus, ne se sont renouvelés ces châtiments extrêmement sévères, il faut l’avouer, sans lesquels notre tâche d’éducateurs serait impossible près des sujets très spéciaux remis entre nos mains.

Nous vous proposerions volontiers de garder votre enfant jusqu’à sa majorité, mais plusieurs raisons nous conseillent de vous dissuader d’un tel projet.

La première de ces raisons est que la santé du jeune garçon, malgré sa constitution puissante, pourrait finir par s’altérer à force de réclusion, car notre médecin dit qu’avec son tempérament et à l’âge où il arrive, le grand air lui est désormais indispensable.

La seconde raison est qu’en poussant trop loin les choses, en prolongeant outre mesure cet exil qu’on lui a toujours dit ne devoir durer que deux ans, nous pourrions craindre, à la fin, quelque néfaste revirement de ce caractère que seul un miracle de volonté maintient au calme; nous redoutons, en tout cas, de voir s’accentuer et se durcir définitivement en lui les sentiments d’inimitié, de rancune qu’il semble, dans son for intérieur, nourrir contre les siens.

Enfin, la troisième raison est que, malgré la régularité de son travail, nous avons tout lieu de croire que Laurent ne sera jamais apte à passer son baccalauréat, vu le système adopté par lui. Travail passif ne mène pas bien loin, et le pauvre enfant n’a jamais pu ou jamais voulu faire collaborer son initiative personnelle au labeur tout mécanique qu’il fournit.

Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux, pour vous et pour votre fils, ne pas persister davantage, et le reprendre près de vous tandis qu’il est encore un enfant, tandis qu’il vient de mériter sa libération par deux ans d’effort, tandis que la tendresse maternelle, enfin, peut avoir encore quelque chance de reprendre ses droits sur cette jeune âme repliée.

Votre fils, Madame, va bientôt avoir quatorze ans. Il entre dans l’adolescence. Il va retrouver près de vous sa liberté d’autrefois, et toutes ces douceurs du foyer, qu’il saura mieux apprécier après son long séjour ici. Peut-être, ayant pris parmi nous l’habitude, à défaut de l’amour du travail, en découvrira-t-il les charmes une fois remis sous la coupe bienveillante de ses maîtres précédents. Tout est possible avec une nature comme la sienne. Quoi qu’il arrive, il a goûté le plaisir de la discipline intérieure, et nous sommes presque sûrs que vous n’aurez plus à déplorer ces éclats et ces scandales qui l’ont conduit jusqu’à nous.

Et si ses études scolaires doivent s’arrêter là, ne lui reste-t-il pas à apprendre ce devoir, qui fut celui de ses pères, de gérer ses biens et de veiller sur ses cultures?

Occupez-le beaucoup, Madame, dans le sens tout physique du mot. Qu’il parcoure ses terres à cheval, qu’il ait devant lui l’espace, qu’il puisse peu à peu, de sa propre initiative, s’intéresser à son domaine, qu’il ait le désir de le diriger. Il a toutes les qualités qui font un maître. C’est là, Madame, qu’il faut voir son salut et l’emploi de ses jeunes forces, si frémissantes derrière les dehors qu’il a choisis parmi nous.