Laurent a besoin de triompher. Cet instinct orgueilleux l’a conduit d’abord à triompher, en effet, des impulsions de son caractère violent, et cette conquête n’est pas, somme toute, à regretter. La façon dont il a supporté le régime de la maison est tout à son honneur, bien que nous puissions déplorer avec vous la sécheresse où s’est obstiné son cœur d’enfant. Mais, nous le répétons: à vous, Madame, de le reprendre petit à petit et d’en refaire votre fils. Il y faudra des nuances qu’une mère saura trouver mieux que quiconque: et cette belle tâche est désormais la vôtre.
C’est donc avec la plus grande confiance en l’avenir que nous nous disposons à vous rendre votre enfant, heureux si nous avons réussi comme nous en sommes sûrs, à le complètement modifier, pour le plus grand bien des siens et de lui-même, avec l’aide de Dieu.
Nous attendons un mot de vous, Madame, et si votre avis est le même que le nôtre, nous confierons Laurent de Bonnevie au surveillant dont il a l’habitude, et qui ne le quittera qu’après l’avoir remis entre vos mains.
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Les préparatifs qui bouleversaient tout le château, semblant annoncer une fête, ne trompaient personne, cependant. Mᵐᵉ Carmin passait ses nuits à sangloter; les servantes, muettes, arrondissaient des yeux effarés; le jardinier grommelait; l’abbé Lost hochait la tête. Seul, l’oncle Jacques montrait un visage joyeux, et se frottait les mains.
Après deux voyages au chef-lieu, Mᵐᵉ Carmin reçut une bicyclette toute neuve; puis on vit arriver un cheval de selle, frais et de bonne race, qui prit dans l’écurie la place vide du poney.
Roulée dans sa passion, la pauvre mère ne savait que faire pour réparer les deux ans de martyre infligés à son enfant. De toute son âme, elle voulait se faire pardonner, souhaitait reprendre ce petit qu’elle avait déçu.
Naïvement, elle fit refaire les plates-bandes abandonnées, couper l’herbe de la grande pelouse et repeindre la cabane des cygnes. Elle fit aussi changer le couvre-lit de la chambre de Laurent, et carder les matelas.
Enfin le grand jour vint. N’osant aller à la gare dans la crainte de quelque camouflet public, elle envoya l’abbé Lost et son frère, dans la victoria, chercher le collégien, ou plutôt le prisonnier.
Quand elle entendit la voiture tourner l’allée, il lui sembla que son cœur s’écrasait sous les roues. Pâle et tremblante, elle ouvrit la porte vitrée qui donne sur le perron, et se tint sur le seuil.