—Laurent, je t’en supplie, regarde-moi! Regarde-moi!

—Non, maman.

Elle laissa retomber ses mains. Et comme, sans bruit, sans se retourner, il sortait du salon, elle alla s’effondrer sur son fauteuil, et, le visage dans la paume, sanglota.

*
* *

—Je m’invite!... annonça l’oncle Jacques, le lendemain, à l’heure du déjeuner. Alice, fais mettre mon couvert!

Mais il fut surpris par le regard désespéré, les paupières rougies de sa sœur. N’osant l’interroger, il baissa simplement la tête. «Est-ce que Laurent aurait déjà recommencé?...» se demandait-il non sans un frémissement de curiosité presque joyeuse.

Il ne savait pas que, dès l’aurore, Laurent était sorti de la maison. Mᵐᵉ de Bonnevie, en proie à l’insomnie depuis son coucher, l’avait bien entendu descendre les escaliers et pousser les barres. Elle l’avait même, cachée derrière son rideau, regardé s’éloigner dans le parc; et l’oreille aux écoutes, elle avait guetté les bruits, espérant entendre les sabots du cheval marteler le sol, comme au jour de son premier effroi. Mais seul le silence du petit matin avait rempli son ouïe aux aguets. Et, grelottante, elle avait fini par se recoucher. «Sans doute, il aura préféré la bicyclette pour commencer...»

Où donc était-il parti, de si bonne heure et tout seul?

Mon Dieu! ne prendrez-vous pas en pitié cette martyrisée dont la bouche desséchée murmure tant de prières? Ecoutez comme elle espère encore malgré tous les déboires! Simple femme revêche et sans élan, la sublime maternité va jusqu’à faire d’elle un poète. Elle pense aux forces de la nature que jamais elle n’a contemplée ni sentie. Elle compte sur l’air du parc natal, sur les fleurs, sur le ciel, sur les cygnes dans le bassin, sur la douce herbe, sur le sous-bois et ses émeraudes, elle compte sur les arbres aux branches tordues dans le ciel, aux racines tordues dans la terre, pour reprendre son fils, pour l’enraciner de nouveau, lui aussi, dans son terroir originel. Elle demande aux nuages, aux feuilles, aux cailloux de parler pour elle. Elle veut que l’espace, que l’air lui caressent les joues au passage, soient pleins de voix persuasives. Elle invoque la race défunte, elle demande aux enterrés de la famille d’être des fantômes éloquents. Elle cherche des aides sur la terre comme elle en cherche dans l’inconnaissable. Elle appelle à elle toutes les puissances de ce monde et de l’autre. Elle désire, elle croit. Cela, mon Dieu, n’est-il pas, à la fin, digne de pitié?

Dès qu’elle avait pu se lever sans déconcerter les habitudes de la maison, elle s’était dirigée, cœur battant, mains fiévreuses, vers les écuries et remises. Et tandis qu’elle avançait dans l’allée, sa souffrance habituée inventait ce nouveau supplice: «Il n’aura pas voulu de mes cadeaux. Je vais trouver le cheval dans son boxe et la bicyclette dans la remise...»