- N'avez-vous dans l'esprit aucun indice pouvant le faire soupçonner? Rien ne réveille-t-il vos souvenirs?

- Pas grand'chose, non. Je crois, pourtant, qu'il faisait très chaud dans l'endroit où nous étions alors; car, bien que je fusse toute jeune au moment de mon arrivée ici, la différence de température me frappa et j'ai, malgré les années, gardé souvenir de cette impression.

- Vous ne savez rien sur vous-même? dit Mme Martelac avec compassion. Vous êtes en ce monde comme un pauvre petit être tombé on ne sait d'où et uniquement confié à la Providence.

- Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces questions? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa protectrice, se doutant bien qu'il existait un rapport quelconque entre elle et l'interrogatoire qu'elle subissait.

- Asseyez-vous et je vais vous l'expliquer. Mais nous ne savons pas grand'chose de nouveau, vraiment! Et ni la justice ni vos amis ne parviendront à voir clair dans votre histoire si Dieu n'y met la main.

La petite fille s'assit en face de Mme Martelac, en tournant vers elle la chaise sur laquelle elle était au moment de son entrée.

- Vous savez, reprit celle-ci, qu'après la mort de votre grand-père on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont alors on vous lut le contenu, espérant pouvoir obtenir de vous quelques renseignements. Ce billet était, il est vrai, signé par M. Larousse, mais il était bien insuffisant pour éclairer les démarches de la justice. C'était une dénonciation contre son propre fils. Il l'accusait de l'avoir, à deux reprises, dépouillé des valeurs qu'il possédait chez lui et avouait l'avoir sauvé une première fois en sacrifiant le mari de sa fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la date du premier vol, ni, ce qui sans doute eût rendu les recherches plus faciles, l'endroit où il avait eu lieu et où votre père avait subi le jugement. M. Larousse écrivit cela sous l'empire de la colère qui, probablement, détermina la congestion dont il est mort; l'écriture était tremblée, formée avec peine et à la hâte. Frappé soudainement, il n'eut pas le temps de relire cette déclaration et de la compléter assez pour permettre de réparer le crime dont il s'était rendu coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien! par une inconcevable fatalité, une nouvelle déclaration, celle-là du coupable lui-même, est interrompue aussi par la mort. L'aveu de Marc Larousse ne peut, pas plus que l'écrit de votre grand-père, nous mettre sur la voie pour retrouver, s'il vit encore, et pour réhabiliter votre malheureux père.

- On a retrouvé le frère de ma mère? s'écria Sarah.

Mme Martelac lui montra la lettre envoyée par le docteur et qu'elle tenait à la main.

- Robert m'écrit ce matin et joint cette lettre à la sienne afin de nous tenir au courant des événements ayant rapport à votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu pendant son séjour ici; le plus grand des hasards l'a fait assister aux derniers moments de Marc Larousse. Après avoir volé à son père tout ce qu'il pouvait emporter, le misérable est passé en Algérie, où il s'est mis à faire le commerce avec les Arabes, se hasardant, paraît-il, au milieu de tribus mal soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels l'appât du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgré les avis des colons qu'il connaissait. Il y a quelques jours, on l'a trouvé frappé à mort, après avoir été dépouillé de tout ce qu'il portait avec lui. Le détachement qui l'a rencontré au moment où il allait rendre le dernier soupir était justement commandé par Jacques Hilleret. Celui-ci l'a, dit-il, préparé de son mieux à rendre à Dieu son âme si coupable, et, à défaut du prêtre absent dans cet endroit désert, il a reçu ses dernières confidences et l'aveu de son désir de réparer son crime. Malheureusement, il perdit presque immédiatement la parole, sans avoir pu compléter ses renseignements et les mots prononcés par lui viennent seulement confirmer la déclaration de son père.