- Oh! Madame, quel malheur! Si mon pauvre père vit, je serais si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier l'horrible injustice ont il a été victime!

- Peut-être n'existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-père ne vous traitait-il pas comme une véritable orpheline?

- Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu'il avait pour me le faire croire, je me suis aussi regardée comme telle; mais aujourd'hui, un secret espoir s'est emparé de moi et je m'explique que mon grand-père, dans de telles conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire à la mort de mon père.

Mme Martelac secoua la tête.

- Confions-nous en Dieu! Le docteur fera tout au monde pour savoir la vérité à ce sujet. Il s'est déjà livré à bien des recherches dans les différentes parties de la France; mais nulle part il n'a obtenu un renseignement sur un condamné de votre nom.

La petite fille écoutait ces paroles, les yeux pleins de larmes et les mains croisées.

- Il faut prier, mon enfant; le ciel nous viendra en aide. S'il a permis que ces deux tentatives de réparation demeurassent inachevées, c'est pour nous éprouver; mais si votre pauvre père existe encore, il vous donnera, je l'espère, la joie de le revoir.

Sarah écouta ces paroles avec cette confiance particulière à la jeunesse, toujours croyante en l'avenir. Pourtant les mois s'écoulèrent, l'année se passa, une autre lui succéda et Robert n'aboutit à rien, bien qu'il mît tout en oeuvre. Sa mère et lui finirent par penser que le père de leur petite protégée était maintenant dans un autre monde où la justice infaillible de Dieu rend à l'innocent et au coupable ce qui leur est dû. Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient à l'engager à s'adresser à Dieu pour obtenir la consolation qu'ils étaient impuissants à lui donner, malgré leur active affection.

CHAPITRE XVI

Deux années se passèrent ainsi. Sarah grandissait à peine, assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux teintes délicates, était éclairé par ses yeux noirs dans lesquels semblait, malgré la gaîté de son esprit, se refléter le vague souvenir des tristes années passées chez son grand-père. La vie laisse sa marque indélébile sur notre front et l'âme qui a souffert, fût-ce sans avoir conscience de sa souffrance, garde une empreinte mélancolique, surnageant parfois à travers les joies présentes et leur communiquant une puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur contraste avec le passé. Un soir, assise devant une table sur laquelle étaient ses livres d'étude, la petite-fille du marchand d'antiquités apprenait ses leçons. Mme Martelac, placée près de la lampe, dont l'abat-jour rejetait la lumière sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait en silence afin de ne pas la troubler.