- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.
S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.
Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe, ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle franchissait rarement le seuil.
Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier. Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à son contact.
Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de laquelle il conservait pieusement les convictions.
Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord, essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre; elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte, mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue docilement vers la lumière.
Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui leur viendront de tous les siècles de la part de ceux qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!
Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction des futilités de la vie.
Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier lui permit à son tour de faire du bien.
Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout en conservant une teinte attristée, suite de la déception subie par sa jeunesse.