Mme Martelac déplia la lettre de Jacques, demeurée sur la table près d'elle, et montra à sa nièce un passage qu'elle s'était abstenue de lire devant Sarah:

"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chère Madame? D'après ses rares lettres, il me semble avoir oublié peu à peu la déception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et je crois que son cher cousin, malgré sa grande intelligence, ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette nature un peu déprimée peut-être par l'éducation, mais susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve, j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-même a sûrement oublié le jeune officier jadis si disposé à l'aimer follement!"

Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement lire à Mme Martelac la joyeuse surprise éprouvée par elle.

- Robert est guéri, dit-elle, et je le méritais. Je n'étais pas digne de lui.

- Mais son ami semble ne pas être guéri, lui, et paraît ne pas désirer de l'être. Tu connais ses qualités?

- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprécier les avantages supérieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine confiance dans son jugement.

- Alors quelle réponse dois-je faire?

Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:

- Probablement, s'il prenait un congé pour revenir en France, il ne repartirait pas seul.

- M'autorises-tu à lui donner cet espoir? Sa fortune n'est plus à comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac, croyant devoir faire réfléchir sa nièce.