Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire jusqu'à la porte de la rue. Au moment de monter dans la voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra cette petite main gantée et leva les yeux vers ce beau visage éclairé par la lampe, qu'il venait de déposer près de lui, sur un meuble. Quelque chose d'attendri, que le jeune officier ne lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille. Ce sourire ému répondait-il à l'émotion inconsciente de Jacques? Il n'eût pu le dire. Mais, fasciné par ces yeux bleus qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lèvres sur la main qu'on lui tendait.
Un instant après, la voiture roulait sur le pavé de la rue, et le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se frappait le front en murmurant:
- Robert!
L'éclair, en entr'ouvrant le coeur d'Anne et le sien, avait, du même coup, éclairé son âme. Il le savait maintenant. La beauté d'Anne avait jeté ses lacets autour de lui, et un amour, jusque-là inconscient dans sons coeur, avait jailli sous l'étincelle de ces yeux bleus.
Le réveil venait à temps pour rappeler le jeune homme au serment fait à son ami.
CHAPITRE IX
Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il avait demandé à un ami, en garnison à Alger, de permuter avec lui; le jeune homme auquel il s'adressa, regrettant son éloignement, accepta avec joie sa proposition. Les démarches nécessaires pour obtenir ce changement furent promptement faites, et, durant les derniers jours passés à Poitiers, le lieutenant évita, sous prétexte d'occupations, de venir le soir chez Mme Martelac.
La chambre occupée par lui chez Nicolas allait donc se trouver de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son propriétaire eussent été peu fréquentes, son départ fut un vrai chagrin pour Sarah; la petite fille se sentait moins isolée en l'entendant aller et venir.
Le prisonnier concentre toutes ses pensées sur le peu de vie qui s'agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la surveillance le sépare de la liberté, lui est une distraction; le mouvement de l'insecte qui suspend sa toile aux barreaux de fer de sa fenêtre, moins que cela, la tige grêle d'une giroflée se faisant place à travers les fentes de la pierre, tout attache son âme et intéresse son esprit. Pour la petite-fille du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans lequel les grands meubles obstruaient le passage de la lumière, ressemblait à une prison. L'air y était lourd et rarement renouvelé; le silence y régnait habituellement, rompu parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois de quelque armoire plus neuve que les autres; chacune des fenêtres se trouvait partagée et protégée en même temps par une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les habitants contre les tentations du dehors.
Tandis que l'ordonnance de Jacques faisait descendre les malles du jeune homme et veillait aux apprêts du départ, Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir légèrement mouillé, nettoyé un petit espace de la vitre, encrassée depuis longtemps, regardait s'opérer ce déménagement qui lui serrait le coeur. Désormais, elle retombait avec son grand-père dans la solitude, et cette pensée lui était pénible, sans qu'elle sût bien définir son impression.