- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?
- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas, et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais été livrée à ces rêves sans but, auxquels se laissent aller les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous parler de cette affection profonde, sérieuse, et, si vous le vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant d'années! Dépend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je essayer de la défendre à vos yeux? Puis-je oublier tout à coup l'amour dont mon coeur a vécu jusqu'ici, le seul qui l'ait fait battre et ait répandu son chaud rayon sur ma jeunesse laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gardé avec une fière jalousie toutes les tendresses de mon âme? Vous n'avez donc pas compris que mon bonheur dépend de vous, et que je suis prêt à tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?
- Même à sacrifier le vôtre?
Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulière.
- Oui, Anne, même cela! dit-il doucement, sentant sa pensée sans qu'elle l'eût exprimée.
Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la jeune fille.
Un instant, il la crut touchée; mais elle se raidit contre cette impression involontaire et reprit froidement:
- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mêmes éléments. Vous êtes un homme supérieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.
Il parut accorder peu d'attention à cet aveu, et, croisant avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune fille, il dit:
- Donnez-moi seulement deux ou trois années.