Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice, de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à l'engloutir de nouveau.
Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits, ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui; allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la danse de Giselle.
Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.
«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami, partirais-tu?»
Gaston réfléchit durant une minute:
«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il, j'hésiterais.
—Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?»
Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri, il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et demeura silencieux.
«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.»
Bouchot se mit à sangloter.