DEUXIÈME PARTIE

I

LA MARQUISE DE LA TAILLADE.

Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol, et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure, sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique, appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel mouvement.

Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant un perron vitré.

Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier, débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça d'une voix retentissante:

«M. Bouchot des Étrivières.»

Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti, échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison, entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse. Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.

«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est absent.

—Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.