Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au cœur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie entière était perdu.
A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre, sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et que le jeune beau portait ombrage à Gaston.
Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami, s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste, absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son ami sans pouvoir le consoler.
Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M. de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté, le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son cœur, tous ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot, comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de Champlâtreux.
IV
ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.
Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait la porte de sa chambre à coucher.
«Madame Hubert!» cria-t-il.
La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir; ses cheveux commençaient à grisonner.
«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré tard, cependant.»