—Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.

—Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu; je le désire, je le veux.

—J'ai déjà vu M. de Beauchesne.

—Un jeune homme.

—Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher de sourire.

—Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»

M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.

«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»

Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils s'envolèrent.

«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»