«Eh bien, monsieur?
—A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.
—Il est temps de partir alors.
—Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»
Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie à un malaise étrange.
La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de
Beauchesne.
«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.
—Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»
La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi pour servir de champ clos.
René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant. Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.