«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas. Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit, votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature, dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux, siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant, sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:

«J'aime Mlle Aimée!»

«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah! j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges? Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette, ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot! Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux; ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable qu'on veut bien le dire, les coassements.»

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit; la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés par l'artiste.

«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé là.»

Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de Giselle autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant son gourdin.

«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»