—Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.
—Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti stupéfait.
—Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son ami.
—Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!
—Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui saisirent le tablier de l'apprenti.
—Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!
Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»
Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre en exécutant le pas de Giselle et découvrit à l'improviste un pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute, chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.
«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.
—Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire décamperait si vite.»
Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le reste du pain.