—Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.
—Mais je n'ai rien fait.
—Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»
M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.
Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard l'écouta avec attention.
«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore ma fortune… si j'avais su!»
Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.
Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard, que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.
Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage, et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se vêtir convenablement.
Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être, sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle, circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.