Jérôme l’interrompit en fredonnant :
Et les tailleurs sont des voleurs…
« J’ai fait de mon fils un tailleur ! Que voulez-vous ? L’aîné était menuisier ; et habile, vous pouvez m’en croire. Celui-ci a voulu être tailleur : il a installé ici le comptoir et le sixfranc, il nous enfume avec son charbon de bois, il nous fait éternuer avec ses pattemouilles. Est-ce que c’est un métier, ça : des ciseaux qui râpent et qui grognent, une aiguille qui ne sait rien dire ? Moi, je descends au rez-de-chaussée où Noë a naturellement remplacé mon pauvre aîné. Là, il fait bon : la varlope siffle gentiment, le maillet dit ce qu’il a à dire et on voit ce qu’on fait. Vous me direz que c’était mon métier. Tout de même. Et puis, quel plaisir. Tenez, ce buffet et cette table sont dans la famille depuis deux cents ans ; c’est le grand-père de mon père qui les a dessinés et assemblés. Vous pouvez tâter : c’est massif, solide, d’aplomb et d’équerre ; ça n’a pas bougé. Tous les meubles de la maison ont été faits par des parents. Ça vaut d’être noble, hein !
— Grandes choses, ces traditions, grandes choses, disait Lazare convaincu.
— Ah ! bien oui, je crois bien, toutes ces assiettes au mur : celle-là « La Liberté ou la Mort », celle-ci « La Bergère », ce plat à barbe « Rasez-moi », tout ce qu’il y a là vient des vieux, rien du marché aux puces. Vous croyez que ce gosse, quand il sera grand, il ne se rappellera pas tout cela et qu’il ne voudra pas se nouer à ses vieux lui aussi ? Je ne sais pas trop m’exprimer mais enfin je sais ce que je veux dire, et c’est sérieux. Qu’est-ce que tu veux être toi, Bernard ? Menuisier ou tailleur ?
L’enfant n’entendait pas ; il dessinait vaguement du doigt sur la nappe et murmurait à voix à peine distincte : le maître, le maître…
— Il l’a dit, fit le vieillard, le Maître ; et ce n’est pas maître d’école qu’il veut dire, sauf votre respect, monsieur Lazare, et malgré votre belle redingote et votre chapeau gibus. Il y a longtemps qu’il veut l’être, le maître. Depuis qu’il est né, je crois bien, le bougre. Seulement il ne tenait pas le mot. Maintenant il le sait, je veux dire qu’il le comprend. On aura du fil à retordre.
— L’éducation et les vertus du nouveau régime, père Jérôme…
— Ah ! monsieur Lazare, pour la République tout ce que vous voudrez, vous le savez ; c’est le bien du peuple. Et puis, quoi, nous sommes égaux et le droit divin c’est une blague. Mais pour dire qu’un gars qui a quelque chose dans le ventre sera amélioré par elle, vous ne le voudriez pas, ou alors vous n’êtes pas raisonnable ; les hommes sont les hommes, allez !
— Père Jérôme, vous parlez comme un monarchiste.