— Non, foutre ! qu’on ne me parle pas des culs blancs ; mais, faire confiance à l’humanité comme vous dites quelquefois !… Enfin, trinquons à Marianne, et toi, Rodolphe, dis-nous quelque chose de Victor Hugo.
Le tailleur se leva. Il disait les vers d’une voix sonore et pathétique ; il rejetait parfois la tête en arrière et la douce Eugénie debout près du buffet, joignait les mains et l’admirait. Une orgie de tyrans, une fête de libertés et de grandeurs, une apothéose du peuple souverain furent successivement chantées par les voix des deux frères qui connaissaient par cœur tous les poètes de leur temps, semblables en cela au grand nombre des compagnons du faubourg. Bernard écoutait avec une sombre avidité. Que de mots ardents et magnifiques dont le sens lui échappait ! Pourtant, il distinguait dans ces hymnes l’existence de deux races, il sentait confusément que l’une était contrainte et l’autre souveraine. Il aspirait infiniment à quelque chose : libérateur, révolutionnaire, dictateur, il ne s’en doutait guère, ne pouvait choisir. Mais ce qu’il savait c’est qu’il aurait la calèche de Bansperger. Qu’il serait salué et obéi, que nul ne lui imposerait comme aujourd’hui de faire les commissions, d’essuyer la vaisselle et d’aider aux soins du ménage. Il regardait tous les siens autour de cette table. Bien sûr ils n’étaient pas méchants ; on ne cherchait pas à l’humilier, ni à le battre (bien que Noë, ce matin…) mais on lui imposait l’obéissance ; on ne savait pas lui donner ces beaux vêtements, ce luxe, cette pompe qu’il voyait aux enfants riches ; il n’était pas libre ; et s’il disait : « Je veux » il ne faisait naître que des sourires.
— Et penser, disait Lazare en sucrant son café, que si nous autres, pauvres artisans, nous pouvons tout de même déguster ce nectar nous le devons à l’esclavage inhumain qui pèse sur les nègres en Virginie ou en Louisiane, malgré la prétendue abolition…
Bernard osa demander ce qu’on appelait l’esclavage. Et le maître abandonna le langage emphatique auquel l’avait induit le lyrisme déchaîné des poètes, pour expliquer d’un ton naturel la grande misère des nègres, l’opulence cruelle et paresseuse des planteurs, la fabuleuse richesse des courtiers, les vaisseaux chargés de café, la cupidité des armateurs et des spéculateurs. Entraîné par son sujet, il en vint à parler de la Bourse et de la Banque et il conta l’étonnante histoire des cinq frères de Francfort. Il dit comment la bataille de Waterloo les avait par un coup de crayon — ni plus ni moins, Noë, que le coup de crayon dont tu traces ton axe dans le bois de symétrie — par un simple griffonnage, valu cent millions au Rothschild de Londres. Quelle est la puissance d’un maréchal de France auprès d’eux ?
— Et ces gens-là, mes amis, ces gens-là menaient Pitt comme ils ont mené plus tard le Philippard et Badinguet. Au fond, ces gens-là étaient supérieurs à leurs soi-disant supérieurs. Sous les tyrans, bien entendu. Vous comprenez bien que la ploutocratie ne pourra rien dans la République. Ils le savent bien, allez ; ils manœuvrent pour étouffer la jeune Marianne. Mais le lion populaire sera le plus fort ; il a toujours su rugir quand il le fallait. Pas vrai, père Jérôme ?
— Pour sûr, acquiesçait Jérôme. Mais véritablement on n’a jamais pu rien faire contre tous ces pirates. Les accapareurs, les maltotiers, tous ces gens de gabelle qui font monter les tailles et les patentes parce qu’ils ramassent le quibus, où voulez-vous les piger ? Avec leurs papiers, leurs Sociétés anonymes, le peuple révolté ne trouve que le vide.
— La République seule, désintéressée et soutenue par la voix publique, la République seule, qui est pure parce qu’elle ne peut être vénale, n’étant pas un individu mais une communauté, un gouvernement issu du peuple honnête et probe, pourra étouffer l’hydre…
Et comme Bernard l’interrogeait, le père Lazare lui décrivit comme dans une image d’Épinal l’hydre de la Finance gorgée d’or et de richesses, puissante et corruptrice, en lutte avec la jeune Marianne.
— Et simultanément nous emploierons la douceur et la force. Nous abattrons la finance dévoratrice, l’accapareur qui fait monter le prix des draps, l’armateur qui fait monter le prix des blés, du sucre, du sel, le banquier qui suce le petit commerce et l’artisanat, l’usurier et le marchand de biens qui anéantissent la propriété paysanne par le moyen de l’hypothèque ; nous les remplacerons par des fils du peuple, intelligents, bons et généreux ; ils sauront se contenter d’une richesse modeste et remplir honnêtement leur rôle social. Voilà le but des vrais éducateurs sous le nouveau régime. Voilà qui sera inédit et beau. N’est-ce pas, madame Catherine ?
— Je ne sais pas, monsieur Lazare, vous n’ignorez pas que nous autres femmes nous n’entendons rien à la politique. Mais enfin il me semble que ce que vous voulez faire n’est pas mauvais. C’est la morale de Notre-Seigneur ; si tout un chacun était bon chrétien on n’aurait pas besoin de réformer le gouvernement.