— Je vous offre de participer à nos affaires dans la proportion où vous nous céderez une part de celle que vous venez de réussir si brillamment sur notre dos. Ainsi nous ne pourrons pas nous trahir mutuellement. Ça vous va ?

— En principe oui. Reste à savoir ce que c’est que vos affaires.

— Nous vous mettrons au courant. Tenez, pour commencer, nous sommes fortement engagés dans la maison de Bordes, l’armateur ; voulez-vous étudier la position, aller à Bordeaux et, au retour, nous dire si un échange de parts vous paraît possible ?

— Qu’est-ce qu’il manigance ? se dit Bernard. Mais il avait beau réfléchir, il n’apercevait aucun danger. « Après tout, le vieux est peut-être sincère, il a envie de participer aux asphaltières qui sont une bonne affaire et de pouvoir compter sur moi. Et puis, je peux toujours voir ? » Il dit à voix haute : « C’est à voir. Préparez-moi un dossier que j’étudierai cet après-midi et si l’affaire me paraît intéressante je prends ce soir le train pour Bordeaux afin de voir sur place le matériel et les installations ».

Il rentra à la rue des Rosiers après avoir fait emplette de quelques cadeaux de prix pour Noë et Eugénie ; leur plaisir véritable lui fit du bien. Après déjeuner, il remonta à sa petite chambre du cinquième. Il s’installa à sa table, ouvrit son dossier, mais ne put pas lire et se mit à pleurer tout doucement, disant d’une pauvre voix sans timbre : « Angèle, ma petite Angèle ». A quoi bon maintenant la fortune, la puissance, à quoi bon l’humiliation de ses patrons de la veille, si ce qu’il avait de plus cher ne pouvait plus lui appartenir ! Il sanglotait. Quoi ! il se croyait si fort et il avait lâché la proie pour l’ombre ! En quoi avait-il besoin de cette petite Orsat ; n’avait-il pas parfaitement réussi sans elle ? N’aurait-il pas réussi avec les seuls moyens de son intelligence ? Et, dérision amère, près de se marier avec Reine il songeait tout à coup que le poids de son hérédité rendait à peu près impossible un tel mariage. Angèle, Angèle ! dire qu’il avait cru que la fortune seule était digne de solliciter l’activité d’un homme comme lui ! Mais qu’était-il donc ? Lorsqu’il avait Angèle il ne songeait qu’à la fortune ; lorsque la fortune lui souriait le souvenir d’Angèle empoisonnait son bonheur. Il passa une longue heure à se désoler ; la jeunesse reprenait ses droits ; il sentait le besoin d’être aimé, cajolé et plaint ; il pleura tout son saoul, échafauda mille projets plus irréalisables l’un que l’autre, puis finit par se calmer peu à peu. Il put entamer sa lecture et dès que son attention fut accrochée, l’objet de son étude exista seul désormais pour lui. Quand il eut achevé, il écrivit une lettre aimable à Mr. Orsat lui faisant prévoir qu’il ne rentrerait pas de sitôt et contenant une phrase flatteuse et fort amicale pour Reine. Puis il dîna sans appétit, remonta à sa chambre et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Ce fut Eugénie qui vint l’éveiller, porteuse d’un bol de chocolat. « Il est très tard, grand paresseux, lui dit-elle, avec ce sourire voilé qui était un de ses charmes. Mr. Blinkine t’attend en bas, il te croyait parti pour Bordeaux. »

— Bougre ! fit Bernard, il est bien pressé. Tiens, ajouta-t-il, pris d’une idée subite, on va s’amuser à lui faire grimper les cinq étages à ce banquier. Dis-lui que je ne me sens pas très bien et que, réflexion faite, il est probable que je ne donnerai pas suite à l’affaire que nous avons en vue.

Eugénie descendit et, dix minutes après, suant et soufflant, le banquier s’installait au chevet du jeune homme.

— Alors, quoi ? dit-il, réellement inquiet. Puis, voyant que Bernard restait muet :

— Ne croyez pas que je joue au plus fin, ajouta-t-il. C’est très simple, je viens de recevoir un télégramme qui m’effraie et qui est relatif à nos affaires Bordes. Comme je vous croyais décidé à aller à Bordeaux je voulais vous confier le soin d’arranger ce qui pouvait être cassé. Il n’y a pas autre chose. Si vous vous méfiez, arrangeons nos affaires, quittons-nous bons amis et ne parlons plus de rien.