— Nous ne pouvons pas, nous sommes nos propres assureurs.
— Augmentez votre capital.
— Évidemment, il faudra finir par là : Tiens, voilà mes danseuses de l’Alcazar. On va les inviter.
Deux jeunes femmes, l’une blonde, l’autre brune, mais toutes deux fort appétissantes vinrent sans se faire prier sur un geste de Mazelier qu’elles avaient reconnu.
— Que faites-vous, ici, à neuf heures au lieu d’être dans vos loges ?
— Il y a relâche au bazar, répondit l’une, une partie des décors de la Revue a flambé cet après-midi. Alors nous nous donnons le luxe de venir prendre le café au Caneton Fin.
— Et vous avez raison, mes petits oiseaux, vous êtes chez vous ici.
— Dites donc, vous, je vois que ça va mal finir, dit la brune en riant très fort.
— Embrassez-moi donc pour faire amende honorable d’une telle méchanceté, Alyssia, dit Mazelier.
— Rien que ça. Et devant tout le monde encore ! Tout à l’heure si vous êtes sage. » Elle se pencha à l’oreille du jeune homme et lui dit quelques mots. Il répondit de même et ils ne s’occupèrent plus de Bernard que la blonde regardait d’un air mutin et agréablement provocant : « Je ne vous plais pas ? » finit-elle par demander. Bernard sembla sortir d’un rêve ; effectivement, il poursuivait ses calculs : « il doit y avoir quelque chose à gratter dans ce mic-mac Bordes », pensait-il, « mais comment ? » La voix de la jeune Mylitta le rappela au réel : « J’étais en extase devant vous », lui dit-il. Elle répondit : « Flatteur ! » et le jugea distingué. Ils ne tardèrent pas à entreprendre une conversation galante si bien qu’au bout d’un moment tous les quatre jugèrent que le lieu était trop austère pour continuer leur entretien. Ils raccompagnèrent les jeunes femmes qui habitaient porte à porte. Mazelier et sa compagne lui firent des adieux touchants d’ivrognes : « Je vous retrouverai demain à onze heures au bureau, n’est-ce pas ? » dit Mazelier dans un retour de lucidité. « Entendu », répondit Bernard. Et il se disposa à rentrer à l’hôtel. Mais la petite femme le tira par la manche : « Eh bien quoi, dit-elle, vous ne venez pas avec moi ? » Il avait repris le cours de ses pensées et l’avait totalement oubliée. « Non, dit-il, voilà un louis, vous n’aurez pas perdu votre temps ; je m’en vais. » Elle mit l’argent dans son sac, et d’un petit ton boudeur : « Merci pour le louis, c’est toujours utile. Mais ni Alyssia ni moi nous ne couchons pour de l’argent, on est entretenues par des gros marchands de vin de Paludate. C’est-il que je vous dégoûte ? Non ? Eh ! bien, toi, tu me plais, sale gosse, viens donc, va, on va s’aimer. » Il eut la vision d’Angèle, recula ; elle songeait peut-être à lui, désolée dans son lit ; une étrange saveur lui vint avec un flot de salive, il reconnut une émotion âcre déjà ressentie, quelque chose qui annonçait le sadisme et l’anormal ; il se rappela les petits chats martyrisés, le chien du chapelier, le scorpion, l’homme roué de coups à l’étage des domestiques ; il désira, la durée d’un éclair, qu’Angèle l’aperçût dans le lit de cette garce. Et il la suivit.