Il était minuit quand il s’endormit ; il chavira dans le songe comme une brute et tout aussitôt les navires, les livres comptables, les liasses d’actions dansèrent devant ses yeux ; puis, peu à peu, la fantasmagorie se dissipa, les images disparurent, le problème informulé qui le préoccupait depuis la veille s’énonça lentement en phrases musicales comme sur la corde haute du violon : « Il y a quelque chose à faire dans la maison Bordes pour moi. Quoi et comment ? » Il sentait comme une sorte de présence faire le tour des cellules de son cerveau, frapper à chacune, mendiant une aide ; quelques-unes s’émouvaient, enregistraient la chose, déclaraient qu’elles allaient mûrir tout cela dans le silence ; la ronde intérieure s’acheva : les serviteurs intérieurs préparaient ce qu’ils avaient à faire. Puis, une autre préoccupation se fit jour : Qui pouvait aider Bernard ? des figures et des figures défilèrent qu’il récusait ou rangeait auprès de lui ; des amis, des indifférents, des parents, Noë, et, tout d’un coup, Blinkine et Mulot ; il rit tout haut dans son sommeil : « Eh ! pourquoi ne m’aideraient-ils pas s’il plaît à Dieu ? » Ce mot de Dieu retentit soudainement en lui et le réveilla net, en sorte qu’il lui sembla encore l’entendre se répercuter d’écho en écho dans l’abîme intérieur. L’impression fut telle qu’il ne se reconquit pas tout de suite ; puis il se dit : « C’est un bruit extérieur, on a marché. » Enfin il se demanda : « Où suis-je ? » Il perçut un souffle, réfléchit longuement : « Petite Angèle », dit-il tendrement à mi-voix. Et enfin il se rappela ; il se leva tout de suite grelottant d’horreur, s’agenouilla devant le lit en murmurant de tout son cœur un acte de contrition, se rhabilla à tâtons et descendit dans la rue sur la pointe des pieds. Il était une heure.
— Jamais Notre-Seigneur ne me pardonnera, marmonnait-il en regagnant l’hôtel, jamais, jamais. Je retomberai donc toujours dans mon vomissement. » Il dit, en marchant, sa prière avec ferveur. « Ah ! je puis en tenter des affaires si je m’aliène le Bon Dieu par de pareilles offenses ! » Il pleurait presque, repris d’un mysticisme dont il ne percevait pas la déviation. Il arriva à l’hôtel, monta à la chambre, frappa, dit son nom. Un filet de lumière filtrait sous la porte, il distingua des gémissements et se sentit perdu de perversité et de vices, se jugea coupable et responsable devant Dieu d’avoir ainsi tourmenté cette pauvre Angèle ; il désirait entrer, la consoler, la prendre dans ses bras tendrement, lui montrer, montrer à Dieu qui le voyait que son fonds n’était pas mauvais, il avait cédé à un instant de folie, à une tentation du Malin, mais s’en repentait. Une espèce de griserie le possédait. Il redit son nom d’une voix plaintive. Mais la voix d’Angèle, basse, tremblante, pleine de violence, répondit :
— Allez-vous-en, allez-vous-en !
Il resta inerte ; puis tout s’éclaira : « Elle a raison, elle n’est pas ma femme, elle ne veut plus du péché ; elle a raison. »
Il redescendit et demanda une autre chambre « pour ne pas éveiller Madame ». — « On va vous donner la chambre voisine qui communique avec elle et qui est libre. » Il y monta, alla droit à la porte de communication, vérifia qu’elle était verrouillée du côté d’Angèle, la verrouilla de son côté, écouta un instant à la cloison, n’entendit rien, et, enfin, se coucha, harassé, et se rendormit.
Vers les sept heures, il s’éveilla en sursaut. La femme de chambre frappait à la porte voisine. La voix d’Angèle répondit :
— Qu’y a-t-il ?
— Sept heures, Madame ; l’omnibus pour le train de Paris part à sept heures trois quarts.
— Bien. Vous avez mes chaussures ? Oui ? Donnez-les moi.
— Votre porte est verrouillée, Madame.