— Mais si, mais si, je vous assure, dit Mazelier, vous verrez.
— Alors, qu’attendent-ils ? Est-ce que cela ne devrait pas être déjà signé ?
En quittant Mazelier, Bernard le vit se diriger vers le groupe des dirigeants et leur parler avec volubilité ; il feignit d’allumer une cigarette en les regardant du coin de l’œil ; il constata que les autres se détournaient légèrement de son côté.
— Bon, se dit-il. Il leur raconte notre conversation, ça va. Leur amour-propre est piqué au vif par mon défi. Leur intérêt est éveillé par la nécessité de payer le département. Leur réputation est mise en jeu par l’obligation de rendre compte à l’assemblée extraordinaire d’ici un mois. S’ils ne traitent pas cette affaire en huit jours j’en serai bien surpris. De plus, la position que j’ai prise leur démontre à n’en pas douter que je suis totalement étranger à ces transactions. Attendons les événements ; le piège n’est pas mauvais et la bête est sans méfiance et pressée.
Le surlendemain, l’Œil écrivait :
« On a lu d’autre part le compte-rendu de l’Assemblée Générale de la Cie Bordes ; compte-rendu qui a été publié dans les journaux financiers d’hier et que nous insérons gratuitement ; car cette Cie nous l’adresse en nous défiant de l’insérer. On y lit que l’assemblée a renouvelé sa confiance au Conseil : parbleu ! la majorité des voix appartient à celui-ci. On y lit également que le Conseil a communiqué à l’assemblée un projet qui a enthousiasmé celle-ci ; termes sibyllins ! De quoi s’agit-il ? Peut-être MM. Blinkine et Mulot lui ont-ils abandonné gratuitement ces belles asphaltières du Centre dont Monsieur le Préfet du Puy-de-Dôme semble leur avoir fait cadeau, puisqu’on n’a pas encore de nouvelles de leur paiement ? »
La réaction ne tarda guère. Le 5 Avril, Blinkine trouvait dans son courrier une lettre du Préfet qui lui rappelait ses engagements :
« La session du Conseil Général s’ouvre le 28 Avril et nos conventions prévoient que vous devez avoir opéré le versement des trois cent mille francs entre les mains du caissier départemental avant le 15 Avril. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir nous faire connaître si vous avez toujours l’intention de vous porter acquéreurs, et, dans l’affirmative, de vous acquitter dans le délai convenu. »
Les deux associés eurent un sourire : « T’en fais pas, va, petit vieux, tu les auras tes trois cent mille francs. »
Le matin même, en effet, ils s’étaient mis d’accord avec les dirigeants des Chantiers de l’Atlantique. Ceux-ci consentaient à négocier leur créance au prix de deux millions dont six cent mille francs payables à la signature du marché ; ils offraient même de préparer et de signer tout de suite le marché ; mais les deux associés par prudence voulaient attendre ; ils préféraient être eux-mêmes couverts. Ils demandèrent rendez-vous à Ramon pour le lendemain, mais celui-ci faisait des difficultés ; on avait trop tardé à traiter ; il avait des propositions par ailleurs ; à dire vrai, il pensait avoir son avantage à traiter avec une autre maison. « Et puis, pour ne rien vous cacher, ajoutait-il, je n’en suis pas à un mois près ; j’aime autant voir venir. » Les deux compères étaient atterrés ; tout était donc compromis ?