Le 11 avril au matin, ils se trouvaient au siège de la compagnie de navigation. Ramon les reçut avec sa politesse coutumière, mais leur fit sentir ce que leur insistance pouvait avoir de déplacé.

— J’ai une proposition meilleure que la vôtre, qui me fait gagner deux cent mille francs ; alors pourquoi traiterais-je avec vous ? Il fallait vous hâter quand nous étions d’accord.

Les deux associés se regardèrent ; pouvaient-ils engager leur société dans la voie d’une réduction de prix ? C’était bien difficile après cette assemblée générale ; bien difficile aussi de ne pas faire l’affaire. Mais la situation se trouvait extraordinairement changée ; les rôles se renversaient ; de sollicités ils devenaient solliciteurs. S’ils avaient pu deviner la main de Bernard dans cette étonnante aventure, ils ne se fussent point tenus de l’admirer en le maudissant ; mais ils étaient loin de se douter que le hasard n’était là qu’une figure du jeune homme. A quoi se résoudre ? Le Señor Sernola s’impatientait visiblement. Ils demandèrent à réfléchir et à revenir le voir. Mais il s’y refusa sèchement ; il serait absent. Ils se firent doucereux et humbles ; sans doute ne leur interdirait-il pas d’entrer s’ils passaient devant la maison. Ramon les congédia sans répondre.

Quand ils revinrent après une longue délibération, on leur annonça que le Señor Sernola n’était pas à son bureau. Ils se sentirent perdus et demeurèrent un instant hésitants et immobiles dans le vestibule sous l’œil ironique de l’huissier. Blinkine eut tout à coup une idée : « Si on demandait le Señor Ranquillos ? » — « On peut essayer », répondit Mulot sans grand espoir. Le Señor Ranquillos leur fit répondre qu’il ne pouvait les recevoir pour le moment et serait absent également le lendemain et le surlendemain ; il les recevrait le 14 avril à 9 heures du matin si ce rendez-vous pouvait leur convenir. Le 14 Avril ! Ils s’en allèrent penauds. Il fallait avoir versé les trois cent mille francs au Trésorier du Puy-de-Dôme à cette date ; il fallait avoir traité avec les Chantiers de l’Atlantique. Et puis, pendant ce temps, les dix voiliers restaient à ne rien faire, Sernola ayant déclaré dès le premier jour que, s’il achetait, il fallait que les bateaux fussent en état de prendre la mer le lendemain du paiement, c’est-à-dire demeurassent armés : équipages à payer, frais de toutes sortes, immobilisation inféconde et coûteuse. Ils ressassèrent leurs craintes, leurs tracas, leur embarras : les titres qui étaient maintenant tombés à 180 frs, les déposants qui retiraient les fonds de la banque (heureusement qu’ils avaient pu se dégager à temps d’une position importante en Bourse et qu’ils avaient les espèces liquides ; mais, seulement des dépôts à vue, ils ne pouvaient songer à rien en distraire !) Eux-mêmes avaient tout leur disponible en titres de société dont ils étaient administrateurs et qu’ils ne pouvaient guère liquider sans risquer de perdre des majorités péniblement réunies.

Ces huit cent mille francs de la compagnie Vénézuélienne leur étaient donc maintenant devenus nécessaires pour payer le Département et s’emparer de cette affaire des asphaltières qui promettait de si beaux profits, pour traiter avec les Chantiers de l’Atlantique et remonter le crédit défaillant de la Cie Bordes. Ils supputèrent de nouveau la valeur de ces affaires. « Il faut savoir s’amputer au bon moment, dit Mulot, il faut coûte que coûte enlever l’affaire des voiliers, dussions-nous les abandonner à dix-sept cent mille francs au lieu de deux millions. » — « Jamais Bordes ne marchera, l’Assemblée générale non plus, surtout avec ce sacré roquet de Bernard ! » — « Nous l’avons mal jaugé celui-là, gronda Mulot, avec tout de même une pointe d’orgueil ; il nous coûtera cher ! Que faire ? Faut-il tout lâcher ? » — « Vous n’y pensez pas ! » — « Alors, plus d’hésitation. Les asphaltières et le renflouement de Bordes représentent pour nous plus de trois cent mille francs, n’est-ce pas ? » — « Ce sont les affaires de notre existence, mon cher, vous savez bien. » — « Eh bien ! il n’y a qu’à traiter à dix-sept-cent mille et à mettre les trois cent mille de notre poche si Bordes ne marche pas. Ces trois cent mille n’étant exigibles que dans un an on les aura récupérés d’ici lors. » — « C’est dur tout de même », dit Blinkine. Mais ils avaient beau tourner et retourner l’affaire sous toutes ses faces ils ne purent arriver à trouver mieux.

Ils attendirent le 14 avril avec impatience. A l’heure fixée ils étaient introduits chez Ranquillos. Celui-ci, muet, les laissa parler. Finalement, il leur déclara :

— Je ne vois qu’un moyen de traiter l’affaire. Le prix est ramené à dix-sept-cent mille francs dont huit cent mille comptant mais, fictivement, nous disons deux millions dont onze cent mille comptant. Vous me remettez un reçu de onze cent mille contre versement des huit cent mille. Si vous êtes d’accord sur ces conditions, je vais voir le Señor Sernola tout de suite, nous traitons et vous avez votre argent tout à l’heure. Le temps d’aller à la Banque. C’est oui ou c’est non ?

Il n’y avait plus qu’à consommer le sacrifice.

— C’est oui, dit Mulot en soupirant.

— Je vais voir l’Administrateur-Délégué, répondit alors le Señor Ranquillos.