— Dites-moi, Blinkine, voilà bien huit cent mille francs, mais il nous en faut neuf cent mille : six cent pour les Chantiers, trois cent pour le Département. Avez-vous pu réunir les cent mille complémentaires sans que nous ayons à craindre qu’ils nous fassent besoin pour des échéances ?

— Oui ; mais pas sans mal, je vous assure !

— Eh bien ! le mieux à mon avis c’est que vous alliez aux Chantiers, vous leur proposerez cinq cent mille en Rente et les cent mille espèces ; je filerai par le train de neuf heures ce soir porter les trois cent mille de Rente au Trésorier de Clermont où je serai demain matin. Qu’en pensez-vous ?

— Ça va.

— Que diriez-vous d’une petite note à cet Œil qui nous poursuit de ses assiduités, note lui annonçant que, sans dépenser un sou, les dirigeants de cette Cie Bordes qu’il vilipende vont avoir deux cargos du tout dernier modèle qui leur permettront de s’aligner avec les armateurs les plus redoutés ?

— Bonne idée ! ça ne ferait pas mal au cours de nos actions, cela.

Deux jours après, le Conseiller de l’Épargne publiait en effet la note suivante :

« Messieurs Mulot et Blinkine nous annoncent que la Cie Bordes vient d’acquérir deux unités toutes neuves du type Cargo-Rapide lancé par les Chantiers de l’Atlantique. Nous ne contestons pas que ce type de bateau ne soit actuellement le meilleur à flot ni que cette acquisition ne mette la Cie Bordes dans une situation privilégiée vis-à-vis de ses concurrents. Nos correspondants ajoutent qu’à la suite d’une combinaison heureuse cet achat ne coûtera pas un sou à la Cie qu’ils dirigent ; nous voulons les croire et les féliciter. Ils déclarent également que, en réponse à nos insinuations malveillantes, ils veulent bien nous informer du fait que le Département du Puy-de-Dôme est depuis longtemps couvert des trois cent mille francs qui lui sont dus. Tout serait donc pour le mieux. Mais l’Œil ne partage pas cet optimisme ; il prétend que l’examen du dernier bilan l’a édifié et que, plus que jamais, il estime néfaste le mode de direction de la Cie Bordes ; il ne voit pas encore comment se manifestera le vice de l’institution mais il persiste à croire que tout cela finira par une catastrophe. Il est prêt à faire amende honorable si le bilan de l’an prochain lui donne tort. »

Cependant Bernard se frottait les mains. Tout allait comme il l’avait voulu ; ses deux ennemis engagés jusqu’au cou dans l’aventure, les actions au plus bas cours possible, tous les fils noués dans sa main. Il écrivit le jour même deux lettres. Dans la première il annonçait à Abraham qu’il levait son option et ainsi devenait acquéreur de ses quatre-vingts actions au prix de 150 frs l’une, cours du jour, soit 12.000 frs. « Et d’un ! se dit-il. Peut-être la trouvera-t-il saumâtre, l’aventure, le petit camarade ? Il pensera que le salut d’Angèle lui coûte cher. » Il eut un gros rire : « Bah ! ajouta-t-il, il n’a plus besoin d’argent s’il devient curé. »

La seconde lettre adressée à la veuve Boynet annonçait à celle-ci que la catastrophe était imminente ; que pour lui il avait eu la chance de trouver une « poire » qui lui achetait ses actions et qu’il comptait s’en débarrasser, que, si elle voulait en profiter, il pourrait lui faire acheter également les siennes si elle n’avait déjà eu le flair de les vendre avant la dégringolade. Il joignit à sa lettre quelques exemplaires de la Cote Financière pris à diverses dates et qui montraient la baisse rapide et continue du titre. Par retour du courrier il reçut une réponse affolée de la pauvre femme ; elle se lamentait de sa ruine ; elle ne disposait plus maintenant que d’une rente viagère de trois mille huit cents francs ; heureusement encore que dans cette calamité elle avait été secourue par Bernard ! Elle lui envoyait les titres et le remerciait d’avance d’avoir bien voulu se charger de les négocier. « Pauvre bougresse, dit-il, elle va avoir de la peine à nouer les deux bouts avec ça. » Il lui expédia immédiatement les vingt deux mille cinq cents francs que représentaient les titres : « Cela va lui faire tout de même douze cents francs de rente en plus. Bah ! avec cinq mille francs de rente, une maison, une basse-cour, un jardin, des armoires bien garnies et peu de besoins, on peut tenir son rang à Saint-Circq-la-Popie ! » Puis il calcula pour lui-même : « Quatre-vingts actions d’Abraham, cent cinquante de la veuve Boynet, douze que j’ai pu acheter en Bourse, égalent deux cent quarante-deux… Si Bordes et Mazelier avaient été intelligents j’aurais pu compter faire la majorité avec eux ; mais rien de moins sûr que ces gars-là ; il faut donc nous résoudre à la sale petite combinaison qui est en train de mijoter tout doucement. En attendant, ce dont je suis certain, c’est que l’entreprise est bonne et que le titre remontera à quatre mille dès qu’elle sera réorganisée ; donc, indépendamment de tout traitement pour moi et de la combinaison que j’ai organisée, j’ai à l’heure actuelle un gain assuré de près de neuf cent cinquante mille francs. Ça va. Attendons tranquillement maintenant notre coup de théâtre. »