Le 28 Avril, jour d’ouverture de la session du Conseil Général, il se trouvait dans l’auditoire, non loin de Mulot et de Blinkine, écoutant attentivement la lecture du rapport :

« En ce qui concerne les asphaltières situées sur les terrains communaux, nous avons obtenu du Ministère l’autorisation d’aliéner ceux-ci dans les conditions que nous avions envisagées. L’option sollicitée par Mrs. Mulot et Blinkine a été levée par eux suivant paiement, effectué le 15 avril entre les mains de Monsieur le Trésorier-Payeur-Général, de la somme de trois cent mille francs représentés par des titres de Rente française dont nous donnons ci-après le détail et les numéros. En conséquence, nous proposons à votre assemblée l’adoption pure et simple du projet, la partie contractante ayant satisfait à ses engagements. Pas d’opposition ?… Adopté. »

— Ça y est, se dit Bernard, les voilà pris et bien pris, mes rats empoisonnés.

Mulot et Blinkine coulaient vers lui un regard moqueur et satisfait.

— Oui, riez bien, mes agneaux, ricana-t-il en sourdine. Attendez la fin de la journée que tout cela soit bien signé, paraphé et entériné. Rira bien qui rira le dernier.

Monsieur Georges l’attendait à l’hôtel. Tout allait bien à l’exploitation de Cantaoussel, les commandes s’exécutaient normalement, les agents se démenaient suffisamment pour qu’il n’y eût pas de morte-saison à craindre. Mais Mr. Georges redoutait cependant une chose : ces manœuvres des adversaires. Quand Bernard arriva, il était déjà prévenu du résultat et avait une mine consternée. Mais Bernard se mit à rire. Quoi ? N’aurait-il donc jamais confiance en son patron ? « Voyons, mon petit Georges, vous comprenez bien que ces gens-là ont quelque chose qui ne va pas pour que les titres de l’affaire Bordes prennent si vite le chemin du marché aux pieds humides ; ils ont une voie d’eau quelque part. Tout va sauter un de ces jours. Ne vous inquiétez pas. » La belle assurance de Bernard convainquit son employé qui se sentit ragaillardi. « Tenez, ajouta Rabevel, allez donc trouver le Conseiller de notre canton de Cantaoussel et priez-le de nous prêter son exemplaire du rapport officiel. »

Les Conseillers déjeunaient par groupes sympathiques dans la même grande salle à manger qu’eux-mêmes. Mr. Georges revint aussitôt ; il remit le papier à Bernard ; celui-ci se reporta immédiatement au texte annexé du projet de contrat qui venait d’être approuvé et le lut à mi-voix, le discutant avec son directeur : « Évidemment, conclurent-ils, ce marché est extrêmement avantageux pour nos concurrents ; ils l’ont bien travaillé, les fripons ! » Ils examinèrent la carte qui montrait les concessions. « Nous sommes presque partout encerclés. Il va falloir se tirer de là. » Il sifflota un air de chasse, le front barré tout de même. « C’est égal, dit-il, comment avec leurs ennuis chez Bordes ont-ils pu distraire trois cent mille francs comme cela… Tiens, ajouta-t-il au bout d’un instant, ils ont payé en titres de Rente ; je n’avais pas remarqué le détail à la lecture. » Il parlait maintenant assez fort. A la table voisine, les Conseillers se tournaient, guettant curieusement la réaction du vaincu de la journée : « Oui, reprit-il toujours à voix haute, comment ces gens-là ont-ils pu, malgré toutes leurs difficultés, trouver trois cent mille francs ? A moins que les titres n’appartiennent à des déposants ?… Ce serait rigolo qu’un de ceux-ci y trouvât le numéro de quelques-uns de ses titres, hein ? » Il lut machinalement quelques-uns de ces numéros, et, tout d’un coup s’écria : « Je ne me trompe pas ? Ah ! par exemple… par exemple… » Il tira son calepin, répéta : « … Par exemple… par exemple… » Il donnait les signes de l’émotion la plus violente. Les Conseillers intrigués le regardaient avec étonnement, attendant une explication, mais il retrouva son calme, dit à Monsieur Georges : « Je pars tout à l’heure pour Paris. » Il ajouta à voix basse : « Le temps de passer chez moi et de reprendre le train. Je serai de nouveau là demain soir à six heures. Demandez, demain, pour vous et moi, une audience au Préfet et au Président du Conseil Général pour cette heure-là. Vous leur direz qu’il s’agit d’une affaire extrêmement grave. »

Il prit un train, en changea à St Germain-des-Fossés, coucha à Vichy où il passa, le lendemain, une journée délicieuse, et fut de retour à l’heure dite. Le Préfet et le Président du Conseil Général, mis au fait de son attitude mystérieuse de la veille, l’attendaient.

— Je m’excuse, Messieurs, leur dit-il posément, d’avoir à vous faire une communication qui n’est pas pour causer de l’agrément à l’Assemblée Départementale ; mais vous verrez tout à l’heure que je ne puis agir autrement.

Le Préfet, grand homme glabre, maigre et froid, ne répondit rien. Il avait l’air perpétuellement absent, détaché de l’humanité, et les choses les plus essentielles ne paraissaient lui parvenir qu’avec un long retard ; cette attitude peut-être préméditée lui était fort utile dans l’harmonieux développement d’une carrière assez réussie. Par contre, le Président du Conseil Général, Monsieur Touffe, ancien ingénieur des Ponts et Chaussées, chu soudain dans la politique et devenu sénateur depuis qu’un viaduc construit par lui s’était écroulé sous un train, ne tenait pas en place. C’était un gros drille à plastron plat et col rabattu qui dégageait les fanons ; un ample gilet donnait l’aisance au ventre, le fond de pantalon dépassait le pan de la redingote ; il représentait un gugusse vivace, acariâtre et quinteux.