— Allez donc au fait, jeune homme, bougonna-t-il ; et pas de blagues, pas de manœuvres pour tirer quelque chose du Conseil en raison du contrat qu’on a signé hier au soir et qui doit vous nuire, hein ?
— Vous avez signé ? c’est définitivement arrêté ? s’écria Bernard qui feignit la contrariété la plus vive. Quelle histoire cela va faire dans les journaux ! Ah ! que n’avez-vous au moins vérifié les titres avant de les accepter en paiement !
— Que voulez-vous dire ? » demanda Monsieur Touffe tout haletant ; car son avis prépondérant à la Commission des Finances avait seul déterminé l’acceptation immédiate des titres sans qu’il eût été procédé à la vérification habituelle jugée par lui superflue.
— Je veux simplement dire que ces titres sont des titres volés.
Monsieur Touffe s’assit, s’épongea le front. Le Préfet revint des limbes :
— Nous vous écoutons, dit-il, pesez vos paroles. Prenez garde aux conséquences de vos accusations.
— L’histoire n’est pas compliquée, Monsieur le Préfet. Je suis adjudicataire de fournitures et de travaux de réfection de voies et d’asphaltage à la Ville de Paris, et cela pour une somme fort importante dont le chiffre exact importe peu pour l’instant. Vous n’ignorez pas que la Ville de Paris a coutume d’exiger un cautionnement de ses entrepreneurs ; cautionnement qui peut être représenté par des titres de Rente nationaux, communaux ou fonciers. Les travaux doivent commencer en Juillet et le cautionnement doit être déposé d’ici lors. Vous êtes au courant de la baisse considérable que les agissements de l’Allemagne ont provoqué en Bourse au mois de Mars ; j’ai cru habile de profiter de cette baisse pour demander à ma Banque, qui est la Banque Générale, rue de la Chaussée d’Antin, de procéder à l’achat des titres qui m’étaient nécessaires ; cela représente huit cent mille francs. Ces titres devaient être achetés progressivement entre le 28 Mars, jour où j’ai passé mon ordre, et le 10 avril, date à laquelle je désirais pouvoir disposer de mes fonds ; cet échelonnement était prévu de manière à éviter par une demande brusque le relèvement subit des cours qui m’aurait été préjudiciable. Voici l’ordre d’achat original et la confirmation du banquier. Le 10 avril, mon banquier m’écrit la lettre que vous voyez et qui m’informe du bien effectué des opérations. « Les titres, écrit-il, sont à votre disposition dans mes bureaux où vous pourrez les retirer à partir d’aujourd’hui. » Cette lettre me parvint le 11 avril et, dès le lendemain vers onze heures, c’est-à-dire le 12 avril, j’allai retirer les titres. L’employé me les remit en me priant de vérifier leur nombre et d’en prendre les numéros pour collationner ceux-ci avec la liste qu’il en avait lui-même dressée. Je m’installai dans le hall, à une table et procédai à mon travail. Le nombre des titres était juste ; je remis ces papiers dans ma serviette que je laissai sur la table et je me retournai vers le guichet qui était exactement derrière moi, à deux pas. Je collationnai les numéros avec l’employé ; puis, je restai à bavarder quelques instants avec le fondé de pouvoirs de la Banque qui est un de mes amis personnels. A un moment donné l’employé me dit : « Vous laissez votre serviette sur la table ; ce n’est pas prudent ; voyez, il y a pas mal de monde dans le hall. » — « Vous avez raison », répondis-je et, me retournant, je pris la serviette et la mis à côté de moi sur la tablette du guichet. J’allais m’en aller quelques instants après quand le chef du service des comptes-courants m’ayant aperçu me demanda de venir régler avec lui quelques détails. C’est en prenant de nouveau la serviette que je crus remarquer sur les plis de celle-ci des traces jaunes d’usure : « Tiens, dis-je, mon portefeuille s’éraille. » L’examinant plus attentivement, je fus surpris de ne pas reconnaître ma serviette : la couleur était légèrement différente, le grain n’était pas le même, les dimensions me paraissaient autres. C’est à ce moment-là seulement que je soupçonnai le vol. Et, en effet, ayant ouvert le portefeuille je vis qu’il ne contenait que de vieux journaux. La chose a été faite si adroitement que ni l’employé ni moi-même n’avons compris comment elle a pu se faire pour être exécutée si rapidement et si bien. Vous jugez de l’affolement dès que le vol a été découvert ; les portes ont été fermées aussitôt, le commissaire mandé immédiatement ; l’enquête commencée sans délai. Résultat : néant. Personnellement, la chose ne me touche guère, je suis assuré contre le vol, et la Cie d’assurances ne fait aucune difficulté pour me rembourser, bien que la somme soit grosse. Mais enfin j’aurais été heureux de tenir mon voleur. Or, en lisant hier, à table, le rapport du secrétaire du Conseil général, jugez de ma stupéfaction quand j’ai cru reconnaître les numéros de mes titres. Je suis parti immédiatement pour Paris, j’ai pris le dossier chez moi et me voici. Vous pouvez vérifier avec moi : voilà le rapport du Commissaire, les conclusions de l’enquête, les témoignages des employés de la Banque, les bordereaux d’achat ; il n’y a pas de confusion possible : les trois cent mille francs qui vous ont été versés par MM. Mulot et Blinkine font bien partie des huit cent mille francs qui m’ont été volés.
Monsieur Touffe, pendant ce récit, rajustait ses lunettes, touchait son nez, grattait son derrière, donnait les signes de l’agitation la plus désordonnée. Quand Bernard eut terminé il se jeta sur les documents avec une sorte d’avidité et les examina méticuleusement.
— Oui, soupira-t-il, le doute n’est plus possible. Ces titres ont bien été dérobés à Monsieur. Quel scandale !
Il regarda le Préfet. Quel scandale !