— Ça vaut plus, s’écria Bordes.
— Bon ! disons un million et n’en parlons plus. Nous refondons la société : les actions actuelles y représenteront un million ; l’apport de la Cie Vénézuélienne et le mien y représenteront quatre millions, cette compagnie ayant à vous payer ce qu’elle vous doit encore, soit neuf cent mille francs et moi-même faisant mon affaire du paiement des vapeurs. Le capital social sera donc de cinq millions en cinq mille actions si vous voulez : mille pour les actionnaires actuels, deux mille pour les Vénézuéliens, deux mille pour mes commanditaires. Si la chose vous va, nous pouvons facilement décider tout cela tout à l’heure ; à nous trois : vous, Mazelier et moi, nous avons actuellement la majorité dans l’assemblée.
Bordes réfléchit, fit ses calculs : il n’y avait qu’à marcher. Le soir même, en rentrant à son bureau, Bernard supputait les chances de son affaire ; elle devait faire un chiffre d’affaires égal à son capital dans l’année, donc, normalement un million de bénéfices ; en capitalisant les actions à cinq pour cent cela les mettait à 4.000 francs ; trois mille francs de gain par action. Que devait-il ? Il devait neuf cent mille francs aux chantiers de l’Atlantique et, en tant que compagnie de navigation, il devait également neuf cent mille francs à la Cie Bordes soit dix-huit cent mille francs. Là-dessus, il avait huit cent mille francs en Banque. Restait à trouver un million dans douze mois ; eh bien ! il vendrait 250 actions dès que celles-ci seraient montées à quatre mille francs. Combien en avait-il d’actions ? quatre mille représentant ses apports, plus 250 anciennes environ. Il pouvait largement tenter l’opération. La combinaison était incontestablement saine ; l’échafaudage solide. Que de chemin parcouru ! Il refit par la pensée tout le travail de ces six mois et s’y attarda complaisamment ; oui, tout cela n’était pas mal combiné. Évidemment, pour quiconque aurait été au courant du processus exact de ses actes, il y avait de quoi l’envoyer aux galères ; mais où commence l’escroquerie, où finit-elle ? Et quelles armes pouvait-on avoir contre lui ? Aucune, aucune. Pas une ligne de son écriture, pas une confidence, par un conciliabule. Ranquillos, Sernola, Fougnasse avaient agi sans rien comprendre. Pour Sernola, Ranquillos avait bien remis l’argent à Mulot et Blinkine ; ou alors il avait trompé à la fois Bernard et lui-même ; pour Ranquillos, les deux associés étaient des canailles à qui il fallait faire rendre gorge sous forme d’une commission des trois cent mille francs réclamés en sus. Aucun ne pouvait soupçonner les conséquences tragiques de la substitution des titres aux espèces ; là encore le génie de Bernard avait réussi à obtenir le silence de tous les intéressés de la façon la plus simple et la plus irrésistible. Et tous eussent-ils parlé à la fois, de quelle preuve, de quel commencement de preuve eussent-ils pu appuyer leurs allégations ?
— Ma parole, finit-il par dire, je crois que, à la place de Mulot et de Blinkine, j’aurais marché comme ils l’ont fait.
Pourtant ces deux hommes n’étaient pas les premiers venus. Fallait-il donc qu’une machination parfaitement ourdie suffît à briser la situation acquise par de nombreuses années de patience, de ruses, et d’efforts ? Ces financiers, s’ils avaient disposé de huit cent mille francs tout de suite, étaient sauvés. Non, tout de même, car Bernard les eût accusés de vol et rien ne les aurait pu blanchir de cette accusation. Mais enfin… Du coup la pensée du jeune homme en vint à son prochain mariage. Un instant il avait hésité, repris par le désir de vivre toute sa vie avec Angèle. Mais non ; le mariage avec Reine c’était cette sécurité d’argent liquide que n’avait pas eue Mulot, c’était la seule solution à envisager.
Il passa dans sa chambre, s’habilla. Justement, ce soir-là, Monsieur Orsat devait venir le prendre avec sa fille au sortir d’il ne savait plus quelle exposition. Il achevait de se préparer quand ils arrivèrent. La jeune fille l’enveloppa d’un regard admiratif ; lui aussi, il la trouvait belle. Ils décidèrent d’aller tout doucement à pied jusque chez eux ; le soir attiédissait les dernières heures du jour d’un printemps déjà brûlant.
Il faisait bon vivre.
— Eh bien ! demanda Mr. Orsat, où en sommes-nous depuis huit jours que vous trottez par voies et par chemins ?
— J’ai gagné sur toute la ligne, mon cher beau-père. Les terrains du Puy-de-Dôme ne sont plus à Mulot-Blinkine, ils sont à moi ; je les apporte au Syndicat pour quinze cent mille francs alors que le Département les a vendus à mes adversaires deux millions. (Si le Syndicat marche, se disait-il, et il ne peut pas ne pas marcher puisque c’est moi maintenant qui cerne ses terrains, voilà neuf cent mille francs de gagnés et le Département payé.)
— Mais le Syndicat va vous voter des félicitations. Ne vous en occupez pas. J’en fais mon affaire ; je vais le convoquer en assemblée générale ; nul doute qu’il accepte.