— D’autant plus que sur les quinze cent mille je vous demande seulement deux cent mille comptant, le reste échelonné sur un an. Le Syndicat comprend quatre cents parts, cela fait un peu plus de deux mille francs pour chacune ; effort dérisoire en douze mois.

— Au lieu des deux millions en trois mois que le Département avait exigé de nos adversaires. Au fait, comment êtes-vous arrivé à cet extraordinaire résultat ? Rien n’a transpiré des délibérations du Conseil.

— Encore n’y a-t-il rien d’officiel pour le moment et tout ce que je vous en dis doit-il rester secret, mais enfin ça y est. Peu importe la manière, je vous en dirai le détail plus tard.

— Et l’affaire Bordes ?

— Eh bien ! il va y avoir une refonte du capital ; les quatre cinquièmes des actions et un peu plus vont être entre mes mains. Veuillent les dieux que je me porte bien et d’ici un an je ne devrai plus rien à personne et je serai propriétaire de plusieurs millions. Comment j’ai fait ? Ah ! que vous êtes curieux, mon cher beau-père, je vous raconterai ça quand vous serez plus grand.

— Voilà la force de l’intelligence, dit Mr. Orsat.

— Oui, pensa Bernard ironiquement, et de l’escroquerie et du chantage dirait le petit frère Maninc ; mais escroquerie et chantage que je défie bien la loi de réprimer. A propos, ajouta-t-il à haute voix, vous savez que Monsieur Mulot est mort ? Oui, il a cassé sa pipe, le pauvre homme. Je veux espérer que ma mère ne le remplacera pas. Allons, assez parlé de tout cela, parlons un peu de vous, petite Reine.

Le mariage eut lieu un mois après. Les jeunes époux ne firent pas de voyage de noces. Bernard, bien qu’il se montrât extrêmement empressé auprès de sa jeune femme, lui fit comprendre qu’il ne pouvait pour le moment abandonner l’œuvre de réorganisation à laquelle il s’était attelé. Il y dépensait des trésors de patience, d’ingéniosité et d’intelligence, et une somme extraordinaire de travail. Il avait liquidé la Cie Vénézuélienne ; Sernola, mouche bourdonnante, nanti de quelques actions, recevait, pour ne rien faire qu’amuser son maître, des subsides qu’il dépensait dans les bars et les petits théâtres. Les voiliers dont l’ordre secret était de s’embosser à Lisbonne étaient revenus sur un télégramme de Bernard ; le personnel dirigeant avait été à peu près entièrement renouvelé ; des agents actifs, surveillés, traités avec largesse et sévérité réussissaient à ramener la clientèle à la vieille maison qui prenait figure nouvelle ; après bien des méditations, Bernard avait fini par donner à la société la forme de la commandite ; elle s’appelait maintenant Rabevel et Cie ; les pavillons rouges portaient brodé en bleu, le nom de Bernard. Le trafic croissait sans cesse ; ce créateur d’affaires se montrait, chose bien rare, bon administrateur.

Cette vie le ravissait. Il était arrivé peu à peu à enlever les meilleurs agents du monde entier aux compagnies rivales ; il les payait ce qu’il fallait sans lésiner ; il les intéressait au trafic, aux bénéfices, ce qui ne s’était jamais fait à cette époque. Il put bientôt dire que les affaires qu’il ne faisait pas, c’est qu’il les avait refusées ; et, en effet, toutes lui étaient proposées avant de l’être à aucun autre armateur. Cela avait paru étonnant d’abord. Cela ne l’était pas. Cela ne l’eût pas été pour qui eût pu connaître dans leurs détails les manœuvres qui avaient conduit Bernard à sa victoire sur ses adversaires. La lutte pour assurer la prospérité de sa Cie ne demandait pas le dixième des qualités qu’il avait montrées à ce moment-là. Mais comme il en jouissait ! Recevoir tout le jour des télégrammes de tous les ports du monde, piquer chaque matin chaque navire à son nouveau point sur la mappemonde, calculer les jours de route, régler la répartition du fret, quelle occupation excitante !

— Yokohama a deux cents tonnes pour San Francisco. Le Suffren va arriver demain à Chang-Haï. Qu’est-ce qui l’attend là ? Cinq cents tonnes pour Vancouver. Il faut qu’il les prenne tout de suite, se complète par les huit cents d’Haïphong pour Nagasaki. Télégraphiez tout de suite dans ce sens à notre agent à Chang-Haï. Prévenez Yokohama que le Suffren sera à son quai dans neuf jours et demandez-lui de trouver un complément de trois cents tonnes même à taux réduit pour arriver à balancer le déchargement de huit cents tonnes à Nagasaki. Et ça qu’est-ce que c’est ? Douze cents à Dakar pour Bordeaux ? Qui avons-nous de ce côté-là ? le Montcalm va y arriver. Télégraphiez que nous acceptons. Ah ! c’est vrai, on avait prévu qu’il devait prendre là trois mille pour Alger. Ennuyeux cela ! Des arachides pour Bordeaux, dites-vous, et du coton pour Alger. Eh bien ! il faut faire Dakar-Bordeaux-Alger, on ne peut pas refuser à la Société Cotonnière du Sénégal, ce sont de trop bons clients. Écrivez à Bordeaux de se procurer une douzaine de cents tonnes de fret pour l’Algérie afin de compléter le Montcalm à son arrivée à Bordeaux, dès après le déchargement d’arachides…