Un matin qu’il travaillait ainsi, l’huissier lui présenta la carte de Madame Veuve Mulot. Qu’est-ce qu’elle voulait, celle-là ? Il la fit attendre un moment, termina ce qu’il était en train de faire, puis donna l’ordre de l’introduire.
Madame Mulot s’attendait à trouver un fils ; elle fut reçue par un étranger. Elle s’assit, fort gênée, ne sachant comment attaquer l’entretien. Lui, silencieux, immobile, la regardait à travers ses paupières mi-closes ainsi qu’en usait autrefois avec lui le Père Régard : toute sa seconde nature avait été ainsi façonnée par un mimétisme inconscient chez lui mais dont ses éducateurs n’ignoraient point la puissance. Madame Mulot s’arma enfin de courage et dit :
— Vous savez, Bernard, que votre père est mort subitement. Je n’ai pas besoin de vous dire que, étant la cause de sa ruine, vous êtes aussi la cause de sa mort. J’ai aussi par votre faute un gros remords ; peut-être, en effet, aurais-je pu empêcher cette ruine et cette mort.
Bernard se pencha vers elle. Rien ne pouvait davantage l’intéresser. Comment ? dans son système si précisément et méticuleusement ourdi il y avait eu une faute que le cerveau d’une femme aurait discerné et qui était suffisante pour le perdre ? Il eut un frisson rétrospectif. Puis il haussa les épaules. Allons donc ! à d’autres !
— Mon mari m’avait en effet parlé, continua la veuve, des difficultés qu’il avait avec vous et m’avait confié comment il espérait en avoir raison. Il m’avait également fait connaître l’occasion providentielle qui s’était offerte à lui sous la forme de cette compagnie vénézuélienne de navigation. Je vous ai vu perdu ; je vous aime tant, Bernard, permettez-moi de vous le dire, que j’ai failli vous écrire, vous raconter tout pour vous sauver.
— Ce n’est que cela ? dit le jeune homme qui ne put réprimer un sourire.
— Attendez. Un jour, dans la conversation, mon mari, au moment même où je venais de me décider à vous écrire, prononça le nom de l’administrateur de la Cie de Navigation, Ramon Sernola. J’eus la force de ne rien dire. Mais j’étais fixée. Sernola est votre ami ; j’ai compris tout de suite que c’était vous qui tiriez les fils de l’intrigue et, sans me rendre compte comment, j’ai deviné que mon mari allait trouver sa perte là où il croyait provoquer la vôtre.
Bernard ne répondit rien. Il songeait profondément. Oui, la faille était là ; si cette femme n’avait pas été sa mère elle l’aurait perdu d’un seul mot. Comment n’y avait-il pas pensé ? « Je comprends, se dit-il. Si j’avais profondément aimé ou détesté ma mère je l’aurais imaginée vivant avec Mulot ; leur intimité m’aurait été sensible ; j’aurais réalisé d’emblée le mal qui pouvait en advenir pour moi ; j’aurais évité Sernola ou je lui aurais fait choisir un autre nom. Cette indifférence vis-à-vis de mes parents aurait donc pu m’être fatale ? Comme quoi le sentiment peut jouer un rôle aveuglément utile dans les affaires. A retenir, cela. »
— Vous vous embarquez dans des hypothèses, dit-il à haute voix. Sernola ne m’avait jamais parlé de rien.
— Admettons que vous n’aviez rien combiné, répondit-elle ; la méfiance de mon mari une fois éveillée eût suffi à le rendre circonspect. Et après qu’il connut ce vol étrange qui vous donnait à son égard une position si forte, qu’eût-il fait si je l’avais informé des liens d’amitié qui vous unissaient à ceux qui avaient effectué ce vol ou en avaient profité ?